La grande imposture des « Droits de l’Homme »

C’est connu : la France est « le pays des droits de l’Homme ». Nos dirigeants se sentent donc investis d’une mission civilisatrice supérieure pour rendre le monde meilleur. Cette vision caricaturale, proche du manichéisme, relayée par les « grands » médias et nos écoles, relève d’une abjecte escroquerie. Levons le voile sur cette propagande et découvrons ce qu’elle cache.


Par Benoit Delrue.
3 800 mots environ. Temps de lecture estimé : 20 minutes. L'horloge du Bilan


Nous y avons droit régulièrement : les « Droits de l’Homme » constituent l’une des principales préoccupations de la France, selon la doxa dominante. Certains déplacements à l’étranger du chef de l’Etat ou du gouvernement sont l’occasion de rappeler ce rôle premier de notre nation sur le progrès humain, cette mission supérieure dont l’hexagone serait doté. Les démunis, les opprimés, les privés de liberté, les peuples en souffrance pourraient ainsi compter sur la grandeur d’âme des dirigeants français, visionnaires de la justice universelle.

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Cette vision des choses est largement partagée chez les Français, et diffusée avec constance par l’Education nationale et les « grands » médias. Ainsi, lors du déplacement de François Hollande aux Caraïbes, le chef de l’Etat a été enjoint de toutes parts de « ne pas oublier les Droits de l’Homme ». Le président de la République a d’ailleurs lui-même jugé que ce sujet devait être « nécessairement évoqué ». Cette conception du rôle de la France dans le monde est celle du PS comme de l’UMP-Républicains, et sans doute plus encore du FN, parti chauvin d’extrême-droite dont le socle idéologique est la nostalgie de l’empire colonial. Même dans la « gauche radicale », chez les syndicats et autres associations progressistes, la thèse est répandue – pour critiquer, généralement, les choix opérés par les gouvernants actuels. Ainsi, encore fin avril 2015, l’association Action-Critique-Médias (Acrimed), qui réalise par ailleurs un travail de qualité sur l’analyse de la propagande dominante, titrait un communiqué par le « Malaise au pays des droits de l’Homme ».

Un regard franco-français et archaïque

Une telle perception du monde et de l’hexagone, en plus d’être d’une arrogance absolue, ne trouve aucun fondement dans la réalité. Il est donc nécessaire de rappeler les faits, pour identifier avec clarté le rôle joué par la France à l’étranger, comme la teneur des rapports sociaux dans notre pays. Et démasquer, enfin, cette imposture sans équivalent.

Mettons immédiatement les pieds dans le plat : l’idée selon laquelle la France est la « Patrie des Droits de l’Homme » n’a cours… qu’en France. Dans le reste du monde, notre nation n’apparaît pas comme le précurseur du progrès social ou de la civilisation humaine. Pas plus le pays « des Droits de l’Homme » que celui « des Lumières », la France n’était même pas pionnière en ce domaine lors des révolutions qui ont vu l’achèvement du féodalisme, au 18ème siècle. La Grande-Bretagne s’est dotée d’un régime parlementaire avant l’hexagone, et encore faut-il rappeler que la première République française s’est soldée par un coup d’Etat militaire, sept ans après sa proclamation.

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Il est vrai que l’Assemblée constituante adopta, en pleine Révolution au mois d’août 1789, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (DDHC). Mais contrairement à l’idée reçue chez nous, ce n’est pas le premier texte du genre à avoir vu le jour. La Déclaration des Droits (Bill of Rights) anglaise proclame un siècle plus tôt exactement, en 1689, des libertés jusqu’alors interdite ; Voltaire ne tarira pas d’éloge sur les nouvelles règles régissant la nation britannique. En 1776, le document anglais trouve son homologue américain (United States Bill of Rights), qui définit les dix premiers amendements de la constitution des Etats-Unis. En proclamant les libres droits de propriété et d’expression, ces textes scellent la domination de la bourgeoisie – classe sociale marchande – sur une noblesse déclinante. L’ancien régime et son vieil ordre sont abattus : le régime féodal laisse progressivement place au régime capitaliste.

Droits de l’Homme et capitalisme

Selon l’imaginaire collectif, la DDHC énonce des principes universels pour « la liberté, l’égalité, la fraternité » à l’instar de la devise de la République française. La formule est bien présente dans le premier article de la Déclaration, qui proclame également que « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ». Pour autant, il ne s’agit pas là de règles absolues qui surpassent toutes les exigences actuelles et à venir du genre humain, mais d’un progrès précis dans une époque spécifique. Le servage maintenait la grande majorité des Français dans une condition proche de l’esclavage, interdisant aux paysans de quitter leur terre et leur seigneur ; le nouvel ordre social voulu par la bourgeoisie rentrait en contradiction avec la hiérarchie féodale. Les grands bourgeois, se constituant un capital grandissant grâce au commerce triangulaire, avaient au contraire besoin de main d’œuvre fluctuante pour s’adapter au mieux à une production en évolution constante. C’est pourquoi le contrat de travail et son apparente liberté remplaça l’attachement à la terre et le compagnonnage. Le salariat n’en est pas moins une domination hiérarchique, le contrat de travail instituant dans le droit un lien de subordination entre l’employé et l’employeur. Détenir un capital, un amas de richesses sous forme de titres financiers et de moyens de production, est la condition nécessaire pour employer. Celui qui est dépourvu de tout capital, comme l’écrasante majorité des Français, n’a pas d’autre choix que de se salarier – c’est-à-dire de fournir une force de travail dans une production qu’il ne maîtrise pas, en échange d’un salaire qu’il ne choisit pas. Ce nouvel ordre est l’expression exacte des intérêts de la bourgeoisie, et correspondait à la fin du 18ème siècle à un progrès certain pour la nation. Et cette hiérarchie nouvelle, plutôt que de s’exprimer clairement comme l’ancien ordre social, fut gommée par la proclamation de libertés, entendues comme étant universelles.

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La plupart des théoriciens critiques des Droits de l’Homme s’arrêtent uniquement au rôle joué par la Franc-maçonnerie dans leur élaboration. Il est vrai que cette société secrète, toujours existante, entend piloter les nations depuis l’ombre – et que le Grand Orient, une loge progressiste, a joué un rôle décisif dans l’Histoire récente de la France. Néanmoins, ce serait oublier deux éléments fondamentaux : d’abord, c’est la classe bourgeoise et ses représentants, de son émergence depuis les « grandes découvertes » jusqu’à sa prise du pouvoir, qui ont conduit à la conception de l’Etat moderne – un Etat bourgeois, qui ne contrôle plus sa production nationale, et dirigé par des délégués politiques – et à la rédaction des principes fondateurs comme la DDHC. Ensuite, c’est la haute bourgeoisie qui profite de cet ordre établi depuis deux siècles et qui est aujourd’hui véritable maître du monde. Ce qui distingue la classe dominante est moins l’appartenance à une idéologie – comme le sionisme – ou à une société secrète comme la Franc-maçonnerie, mais une réalité économique : la détention d’un capital gigantesque. Les véritables oligarques de notre temps sont les multimilliardaires, qui décident de la production mondiale via des holdings, des grandes marques, des filiales et des sous-traitants, et commandent des empires de centaines de milliers voire de millions d’employés à travers le monde. Les Francs-maçons sont un symbole du capitalisme, en tant que caste influente et secrète ; il est clair qu’ils œuvrent dans leur intérêt exclusif et non dans l’intérêt des peuples, et qu’ils ont tout intérêt à l’ordre établi. Mais les Francs-maçons ne sont qu’une partie de la bourgeoisie, et pas nécessairement la partie à sa tête ; or, les multimilliardaires aux empires financiers et industriels, en tant que très haute bourgeoisie, sont la véritable classe dominante et le seront toujours sous le capitalisme. C’est pourquoi révéler la vraie nature des Droits de l’Homme implique de se concentrer sur la classe dominante réelle, et non fantasmée par l’intrigue du secret.

La suite du premier article de la Déclaration de 1789 est moins connue : « Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune ». Le second article énonce les « droits naturels », là encore dans une idée d’universalité, alors que ces droits répondent à un contexte, une époque et une structure sociale spécifiques – et qu’ils sont donc plus « culturels » et que « naturels ». Ces droits sont « la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression ». Autrement dit, la liberté d’employer et la propriété d’une fortune gigantesque sont inaliénables, supérieurs à une quelconque exigence de répartition des richesses qui éviterait la misère. Par extension, la sûreté et la résistance à l’oppression valent avant tout pour les propriétaires de capitaux, pour le respect des droits de liberté et de propriété. Elles ne sont pas applicables en ce qui concerne la sûreté alimentaire ou sanitaire du peuple travailleur, ni l’oppression exercée par le patronat qui offre des salaires de misère pour un labeur éreintant, bien plus intense que la culture des terres, s’accommodant pendant des décennies de l’esclavage et du travail des enfants. Aujourd’hui, l’interprétation des « distinctions sociales fondées sur l’utilité commune » justifie un régime économique où, à l’échelle mondiale, 67 individus possèdent autant de richesses de 3,6 milliards d’être humains – selon le rapport de l’ONG Oxfam publié en avril 2014.

Les droits de l’oppresseur avant tout

Si le régime économique mis en place par la victoire historique de la bourgeoisie sur la noblesse et le clergé représentait alors un progrès de civilisation, il est devenu un ordre plus injuste à mesure que le capitalisme s’est répandu sur la planète. Régnant sans partage dans un monde plus uniformisé que jamais, la classe dominante capitaliste est devenue le premier ennemi du progrès. Seul le conservatisme et la tradition justifient désormais de laisser entre une poignée de mains les moyens de production, donc les décisions de production, qui engagent l’humanité toute entière. C’est pourquoi les opprimés se sont organisés au sein du capitalisme pour faire émerger un régime nouveau, basé sur la propriété collective et la satisfaction des besoins sociaux de tous : le socialisme. Il est vrai que les expériences des républiques populaires socialistes ont jusqu’à présent été globalement négatives, ne parvenant pas à concilier et incarner l’intérêt général des peuples. Il est tout aussi vrai que l’analyse du capitalisme de Karl Marx brille par sa justesse, et que c’est l’inefficience du système capitaliste lui-même, son inertie et ses paradoxes, qui finiront par l’abattre.

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Désormais, les « Droits de l’Homme » ne sont plus qu’un moyen de justifier l’ordre établi, selon des prétendus principes universels. Les mêmes principes qui nous régissent autorisent le pillage de notre pays par la petite caste de la haute bourgeoisie, tout comme ils admettent l’exclusion de l’emploi de près de dix millions de Français, ou encore le démantèlement des forces productives nationales par la tertiarisation forcée. Les « Lumières » sont enseignées à nos enfants, le besoin impérieux de l’instruction est inculqué comme précepte, mais l’Education ne souffle mot de la réalité des classes sociales, de la confiscation du pouvoir économique par la grande bourgeoisie, du rôle des organisations de la classe ouvrière dans le progrès social français – ces notions étant renvoyées à une présomption d’archaïsme avant toute confrontation à la réalité.

Il est juste que la culture française n’admet plus de système formellement raciste, de hiérarchie en castes ou de quelconque droit divin. Il est tout aussi juste que la violence d’Etat explicite, en comparaison à bien d’autres pays, est réduite chez nous à son minimum, les forces de police étant tenues de maintenir l’ordre en évitant de provoquer la mort. Néanmoins, c’est précisément ce « savoir-faire de nos forces de sécurité » que la ministre de l’Intérieur, Michèle Alliot-Marie, proposait de partager à Ben Ali pour établir chez lui « l’assurance de la sécurité », alors que le président tunisien faisait tirer sur son peuple à balles réelles.

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De toutes les nations du monde, c’est également le plus grand vecteur de violence et de guerre, les Etats-Unis, qui sont notre allié privilégié, pour ne pas dire notre maître géopolitique depuis le retour de la France dans l’OTAN. Premier budget militaire et premier exportateur d’armes, les USA ont exécuté 35 prisonniers à la peine capitale l’an dernier et autorisent 300 millions d’armes à feu en circulation causant chaque année 30.000 morts. Par ailleurs, ils présentent le taux de détention le plus élevé au monde avec 730 détenus pour 10.000 citoyens en 2010, une proportion sept fois supérieure à la France et douze fois supérieure à la Syrie. La réalité sociale n’entame pas l’idée que les Etats-Unis sont le pays des libertés, de « tous les possibles ». Un « modèle », donc, pour les Droits de l’Homme.

Des droits abstraits et inapplicables

Il serait injuste de réfuter tout humanisme dans la philosophie inhérente aux Droits de l’Homme, à leur rédaction et même aujourd’hui. Ce sont les bons sentiments, voire le souhait d’altruisme, qui conduisent à la croyance de ces Droits des millions d’individus du peuple, pour la plupart de la classe ouvrière contemporaine – la classe définie économiquement par son absence de capital, qui ne vit que de son travail sans regard sur le processus de production, quel que soit son secteur d’activité. Or, nous l’avons vu, les Droits de l’Homme sont avant tout les lois fondamentales des rapports sociaux sous le capitalisme ; et la classe ouvrière, majoritaire dans la population, aux réalités sociales diverses, fournit l’essentiel des richesses des nations pour n’en recevoir qu’une infime fraction. Ce qui conduit les exploités d’un régime à défendre  les règles inhérentes à ce système, c’est précisément une propagande efficace, conduite et affinée de générations en générations, par l’armada de moyens à la disposition de la haute bourgeoisie – les médias, l’influence sur l’instruction scolaire et la recherche universitaire, l’édition d’ouvrages, la publicité, les arts.

C’est la conviction, légitime, que les hommes doivent être égaux socialement parce qu’ils le sont biologiquement, qui a conduit en pleine affaire Dreyfus à la création de la Ligue des Droits de l’Homme. Ce sont les militants de gauche qui ont fait vivre cette « Ligue », notamment face aux forces réactionnaires et fascistes au long du 20ème siècle. Mais toute cette approche politique est biaisée par l’abstraction desdits « Droits ». Les grandes libertés énoncées lors des Lumières et des Révolutions ont une part concrète et sensible, ce sont les nouvelles règles sociales exigées par l’émergence de la classe bourgeoise et du capitalisme. Elles ont également une part abstraite à interprétation variable, presque romanesque dans « la lutte contre l’injustice » qui serait incarnée par les Droits de l’Homme. De cette vision, partagée depuis l’après-guerre par les castes politiques et médiatiques françaises, découle une certaine considération du droit français et de la législation juridique.

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Tel est le schéma : les Droits-de-l’Hommistes les plus actifs, dont le noyau est la frange progressiste de la bourgeoisie, constatent une injustice dans la société – telle discrimination, tel malheur, comme l’existence de sans-abris. Ils se mobilisent alors pour « faire pression » sur les pouvoirs publics, pour que le « débat national » s’empare de la problématique et que l’opinion publique en vienne à refuser cet état de fait. Cela étant, ils exigent du législateur qu’il inscrive, dans la loi, le refus de l’injustice constatée. Il s’agit de créer un « droit légal », au logement par exemple, pour que les citoyens lésés puisse changer leur situation en s’appuyant sur la loi. C’est ainsi qu’en France, le « droit opposable au logement » a été créée par une loi voulue par Jacques Chirac, répondant ainsi à une revendication portée depuis des années par les associations humanistes. Huit ans plus tard, la France n’a jamais eu autant de SDF, alors que notre pays compte trois fois plus de logements vides que de sans-domicile. Pour une raison simple : les « droits » tant demandés par la gauche ne sont, une fois obtenus, qu’une ligne dans la législation française qui ne transforme en rien la situation matérielle. C’est le propre de la législation bourgeoise – au sens de la loi et du droit dans les Etats bourgeois, les Etats capitalistes modernes. Le droit de propriété du capitaliste supplante le droit d’être logé du petit peuple. Si nos dirigeants voulaient réellement loger tous les Français, la solution serait simple : planifier la réquisition de logements inoccupés et la construction de nouveaux immeubles pour garantir un toit à tous. Mais un tel processus, qui est d’ailleurs au cœur des républiques populaires, va à l’encontre de la liberté du marché – de la liberté pour les détenteurs de capitaux de décider de la production nationale. Il est donc inenvisageable sous le prisme des Droits de l’Homme. Et ces derniers, qui cristallisent tant de bons sentiments, sont un leurre terrible pour les peuples opprimés.

La diplomatie des donneurs de leçons

Une fois cette mise au point établie, il est plus facile de comprendre les ressorts de la diplomatie française en ce qui concerne les droits humains. Du point de vue de nos dirigeants et des Etats bourgeois en général, il est acceptable de maintenir une part considérable de la population en pauvreté extrême, de l’exclure du logement, des soins, d’une instruction élevée ou du travail. Par contre, il est inacceptable de voir la liberté d’entreprendre mise à mal par les lois « liberticides » des Etats communistes, qui ont une considération différente du droit. Chez eux, la législation n’est pas une somme de principes humanistes comme objectifs vers lesquels la nation et le libre marché doivent tendre ; mais elle structure l’exécution de plans de production définis par ailleurs pour loger, nourrir, instruire, faire travailler la population dans son ensemble. Donc, du point de vue des « Droits de l’Homme » et de nos Etats « occidentaux », le premier ennemi de la liberté est le communisme – loin devant les théocraties, les sociétés organisées en castes ou tolérant l’esclavage.

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C’est pourquoi la fameuse « question des Droits de l’Homme » n’est abordée avec constance, par les éditorialistes et les grands partis politiques français, que lorsque notre président de la République se rend en République populaire de Chine ou, tout récemment, à Cuba. L’île communiste présente pourtant chez elle une ferveur populaire pour son régime sans équivalent dans le monde ; systématiquement présentée comme « une dictature » ou « un Etat autoritaire », son premier poste de dépense est l’éducation, très loin devant l’armée et la sécurité intérieure. Quiconque s’est rendu à Cuba a pu remettre sérieusement en cause la propagande selon laquelle « la liberté d’expression y est interdite ». Cela étant, l’île est pauvre et ses habitants ne vivent pas dans le confort ; mais c’est avant tout parce que les Etats-Unis imposent un blocus économique total à leur encontre. Il est important de souligner que tous les « prisonniers politiques » dénoncés par l’Occident sont des prisonniers de droit commun faisant l’objet d’un véritable procès en justice ; que la dernière exécution a eu lieu en 2003 et qu’il n’y a plus de condamné à mort depuis 2010 ; que tous les Cubains sont logés, sans exception ; et que l’effervescence culturelle et artistique de l’île rayonne dans le monde entier.

Qu’importe la réalité : Cuba est l’ennemi du capitalisme, donc des Droits de l’Hommes. François Hollande l’a donc annoncé le 10 mai, avant son arrivée à La Havane : « Je parlerai des droits de l’homme parce que chaque fois qu’il y a des prisonniers… politiques, chaque fois qu’il y a des manquements à la liberté, la France ne reste pas bouche cousue, parce que c’est son rôle. Et quand on invite la France, le président de la République française, chacun sait qu’il va parler au nom des libertés. C’est notre tradition, mais aussi, c’est notre honneur. » Cette allocution semble courageuse, mais elle relève d’un mensonge tellement grossier qu’elle en est abjecte. Car notre chef de l’Etat était, une semaine plus tôt, invité en grandes pompes au sommet des monarchies du Golfe. Le 4 mai, il se trouvait à Doha où il se félicitait de vendre 24 avions de combat Rafale au Qatar, réputé pour sa maltraitance abominable à l’égard des travailleurs immigrés. Il s’est ensuite rendu à Riyad, la capitale saoudienne, pour resserrer les liens entre la France et le royaume.

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Apparaissant tout sourire, non sans fierté de prendre la place des Etats-Unis dans un partenariat privilégié avec l’Etat pétrolier, François Hollande assurait de son amitié indéfectible l’Arabie Saoudite. Cette dernière n’a pourtant rien à envier à l’Etat islamique dans sa législation et son application de la loi. Musulmans chiites et autres « infidèles » y sont traqués, les femmes y sont interdites de vie sociale, le vol y est puni par l’amputation des mains et des pieds, l’adultère y entraîne la mort par lapidation. Les liens entre les monarchies du Golfe et Daech sont d’ailleurs connus, les premières ayant activement participé à la naissance et au développement du second, jusqu’à ce que l’EI exprime en 2014 sa volonté de marcher vers la Mecque. Qu’importe, là aussi : Hollande et les « patrons dans ses bagages » étaient heureux de nourrir pareils liens avec ces riches amis. Ces Etats rétrogrades et racistes accueillent le capitalisme à bras ouverts ? Alors la liberté est sauvegardée, et leurs prisonniers ne sont pas « politique ». Nul besoin, donc, d’évoquer les Droits de l’Homme – même du bout des lèvres. Aucun souci : nos « grands » médias n’ont pas évoqué le sujet, préférant le garder pour les prochaines visites à Cuba et en Chine.

Mettre fin au mythe

Le rôle de la France dans le monde n’est pas guidé par l’intérêt des peuples. C’est vrai pour sa diplomatie, c’est également vrai pour ses interventions étrangères. La décision de Sarkozy d’intervenir en Libye a surtout permis à Total de rafler les puits pétroliers contrôlés jusqu’alors par les entreprises nationales du régime de Kadhafi. Celle de Hollande au Sahel, que ce soit au Mali et en Centrafrique, était commandée par la volonté d’Areva de stabiliser la région pour maintenir ses exploitations d’uranium au Niger sans être inquiétée par les milices anti-Occident. En bon caporal de l’OTAN et des Etats-Unis, la France prend une part active dans la propagande russophobe et la réécriture des événements ukrainiens, en soutenant largement le pouvoir putschiste de Maïdan et en niant sa nature fascisante – pourtant établie par toutes les enquêtes sur place.

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Ce sont les intérêts économiques de la grande bourgeoisie française et de ses multinationales qui conditionnent les relations étrangères de l’hexagone. Tous les gouvernements, de droite comme de gauche, s’inscrivent dans cette démarche ; « c’est notre tradition, mais aussi c’est notre honneur » pourrait dire Hollande. L’humanisme de pacotille a toute sa place dans cet ordre établi, tant il parvient à effacer les intérêts réels qui soutiennent l’Etat français et son action. Du moins, jusqu’à présent.

Les Droits de l’Homme, depuis leur conception jusqu’à leur utilisation actuelle, font intégralement partie du monde capitaliste. A mesure que la haute bourgeoisie étend son hégémonie à travers la planète et falsifie l’Histoire pour dissimuler son identité et son pouvoir, elle accentue son exploitation des peuples. C’est désormais le conservatisme et le refus du progrès qui qualifient le régime économique en place, et les Droits ont beau cristalliser des souhaits empreints d’émotion et de beaux sentiments, ils n’en sont pas moins l’instrument de propagande efficace et exclusif de la caste au pouvoir. Chercher à « redéfinir » ou « faire appliquer » les Droits de l’Homme est donc un leurre pour notre peuple, car ils ne sont qu’une expression archaïque du progrès, inadaptables aux exigences contemporaines de justice sociale. Se défaire de cette illusion devient une étape nécessaire sur la voie du progrès humain.

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