La guerre, pierre angulaire de l’Union européenne

Soixante-dix ans après la seconde guerre mondiale, l’Union européenne est constamment présentée comme le meilleur garant de la paix. En réalité, le conflit est au cœur des institutions continentales. La « construction européenne » se fait par la propagation de la guerre, ouverte ou latente.


Par Benoit Delrue.
4 800 mots environ. Temps de lecture estimé : 25 minutes. L'horloge du Bilan


Tous nos dirigeants y souscrivent : l’Europe, c’est la paix. Mise à part l’opposition chauvine et nostalgique du Front national, l’unanimisme règne sur la question – et n’est pas entamé par les quelques débats sur l’« orientation » lancés par le Parti socialiste et le Front de Gauche, qui remettent moins en question les institutions supranationales que leur couleur politique actuelle.

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Cette vision commune de l’Union européenne (UE), seule à même d’empêcher le retour terrible de la guerre dans nos pays, n’est pas seulement tenue par les politiques. Elle est propagée avec constance par les éditorialistes, de l’Humanité à Valeurs actuelles ; elle est présentée à l’ensemble des jeunes Français comme leçon de l’Histoire, par l’Education nationale et ses manuels homologués.

Les symboles ne manquent pas pour accréditer cette thèse. L’UE a une journée dédiée, le 9 mai, lendemain de la date de l’armistice de 1945 ; et un hymne, l’entraînante Ode à la joie de Beethoven. Son Conseil fait l’objet d’une présidence tournante, partagée de pays en pays tous les six mois. Vingt-huit Etats en sont membres, et d’autres élargissements sont prévus. L’UE réussit le tour de force d’instaurer un travail commun permanent entre des contrées différentes.

L’ « idéal européen », de plus en plus concrétisé par la monnaie unique et le renforcement des institutions continentales, est pour ses fervents défenseurs, avant tout et plus que tout, un idéal de paix. Il existe pourtant une lecture différente des événements, moins idéaliste. Elle prend en compte le fait que la « construction européenne » n’est pas de nature absolue, uniquement mue par les bons sentiments et l’aversion de la guerre, mais de nature relative à des intérêts précis. Autrement dit, l’Union européenne répond moins aux besoins de progrès de tous les peuples qu’au besoin spécifique de certaines élites, plus intéressées par leur domination que par la paix. Pour accroître cette domination, la « construction européenne » se fait par la guerre, souvent larvée et latente, mais effective et ravageuse. Replacer les faits et les mouvements dans leur contexte pour en établir les intérêts sous-jacents met tout simplement en pièces l’idéal diffusé avec aveuglement et persistance par l’école, les médias et les dirigeants politiques.

Naissance par et pour la « Guerre froide »

L’issue de la seconde guerre mondiale a entièrement rebattu les cartes en Europe. Les régimes fascistes, qui ont ravagé le continent, ont été anéantis. L’Union des républiques socialistes soviétiques (l’URSS), qui a payé le plus lourd tribut du conflit avec 20 millions de morts, a libéré la moitié des nations sous occupation. Considérant, à juste titre, que la guerre a été déclenchée avant tout par des considérations impérialistes et par le régime capitaliste qui a laissé se développer en son sein des Etats comme l’Allemagne et l’Italie, l’URSS s’appuie sur les mouvements ouvriers nationaux pour mettre en place un régime socialiste dans les pays libérés – les syndicalistes et communistes étant déjà très impliqués dans la résistance sous l’occupation. La Pologne, la Tchécoslovaquie, la Hongrie, la Roumanie, la Bulgarie, la Yougoslavie et l’Allemagne fondent des Etats d’un genre nouveau, les « démocraties populaires ».

Parallèlement, les Etats-Unis n’ont jamais caché leurs propres intérêts dans leur soutien à la libération de l’Europe occidentale. L’objectif était la mise en place d’une administration militaire américaine, sur le modèle de ce que le Japon connût, pour assurer les intérêts des USA sur le « Vieux continent ». Le gouvernement militaire allié des territoires occupés, l’AMGOT, s’est ainsi imposé en Italie, en Norvège, aux Pays-Bas, au Luxembourg, en Belgique et au Danemark. Les Etats-Unis cherchèrent à le mettre en place en France, à tel point que dès le débarquement de juin 1944, des billets libellés en francs et imprimés aux USA sur le modèle du dollar ont été distribués à la population normande. Le général De Gaulle et le gouvernement provisoire français refuseront catégoriquement cette mainmise et déclareront caducs les « dollars français » et les tentatives d’administration militaire américaine.

Néanmoins, à mesure que les démocraties populaires se construisent en Europe de l’Est et que le mouvement communiste français obtient des victoires – nationalisations, augmentations de salaires, réussites électorales – entraînant l’opposition de toutes les autres forces politiques, la France s’affirme de plus en plus comme opposée à l’URSS et alliée des Etats-Unis. C’est ainsi que l’hexagone prendra une part active à la constitution des nouveaux organismes chargés de mobiliser l’Europe de l’Ouest contre l’URSS. En février 1948, la France signe avec le Royaume-Uni, les Pays-Bas, le Luxembourg et la Belgique le « traité de Bruxelles » pour fonder une alliance militaire. Pour mettre en œuvre cette politique de guerre nouvelle, les USA consacreront entre 1947 et 1951 plus de treize milliards de dollars de l’époque à la vitalisation du régime capitaliste européen et de ses Etats, via le « plan Marshall », du nom du général alors secrétaire d’Etat des Etats-Unis. L’argent sera réparti par l’Organisation européenne de coopération économique (OECE), créée en 1948, avec pour principal objectif l’ancrage du système capitaliste via la libéralisation des échanges commerciaux et monétaires.

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La « construction européenne » est en marche. En 1949, l’organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), initiée par les Etats-Unis, est ratifiée par les cinq signataires du traité de Bruxelles auxquels s’ajoutent le Danemark, l’Islande, l’Italie, la Norvège et le Portugal. Cette alliance militaire se veut également force de défense et d’application des accords de Bretton Woods, qui ont tracé un nouveau système financier international très profitable aux USA et créé la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI).

Les institutions européennes, toujours assimilées à la paix, naissent avant tout d’une alliance militaire contre les démocraties populaires, et d’une volonté des USA d’imposer un total libre-échange en Europe. La raison d’être de l’OECE et de l’OTAN est toujours étayée par la « menace soviétique » qui planerait sur l’Europe ; pourtant, les faits montrent que la menace est largement surévaluée par la propagande américaine et nos livres d’Histoire. Les événements tchécoslovaques de février 1948, renommés « le coup de Prague » à l’Ouest, voient l’avènement d’une république populaire. Elle est présentée comme une ingérence et une menace militaire par les Etats-Unis et ses fervents alliés, qui accentuent le risque d’ « invasion » que pourrait opérer l’URSS. En réalité, les Etats européens occidentaux ont alors davantage à craindre de leurs propres peuples que de l’Union soviétique. En France, le Parti communiste est le premier parti au sortir de la guerre. En Italie, militants et sympathisants communistes poussent vers l’insurrection générale en 1947-1948, occupant des préfectures, organisant une grève générale, se confrontant militairement aux forces armées. Le mouvement sera bloqué par la direction du Parti communiste italien sur ordre de l’URSS, moins intéressée par les événements à l’Ouest que par le confortement de ses positions nouvelles.

C’est donc moins le souhait de paix et la « menace soviétique » que la volonté de domination des élites qui poussent les pays européens à se doter d’organismes supranationaux. Non seulement les mouvements ouvriers sont très forts dans certaines nations, faisant craindre aux capitalistes une révolution ouvrière ; mais les Etats de l’Europe de l’Ouest sont aussi et surtout des empires coloniaux en déclin. Faisant face au processus de décolonisation et à l’échec du maintien violent, souvent par la guerre, de leur domination coloniale, les élites politiques et économiques du continent voient dans la guerre contre l’URSS et la constitution d’un grand marché européen des perspectives autrement plus enthousiasmantes.

La guerre économique au cœur

En 1951 est fondée la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA), entre la France, la République fédérale d’Allemagne (RFA), l’Italie, la Belgique, le Luxembourg et les Pays-Bas ; le premier Parlement européen est alors créé. Les mêmes pays signèrent en 1957 les traités de Rome, actes de fondation de la Communauté économique européenne (CEE) et de la Communauté européenne de l’énergie atomique (Euratom). Dans la veine de l’OECE et de l’OTAN, ces organismes visent à la libéralisation du régime capitaliste. Le principe est simple : dans certaines nations, les mouvements ouvriers obtiennent des victoires sensibles, contraires au développement du capitalisme. En France, les principales banques, les compagnies d’énergie, les transports et d’autres secteurs-clés ont été ainsi nationalisés en partie ou intégralement. Cette prise de contrôle public de grandes entreprises privées, ainsi que les augmentations de salaires et les réductions du temps de travail que le patronat doit céder aux salariés à force de grèves et de luttes, représentent un manque à gagner terrible pour les tenants du capital. Les grands propriétaires de capitaux, seuls véritables maîtres du capitalisme, rêvent d’instaurer en Europe le même cadre économique qu’aux Etats-Unis où le droit du travail, pour beaucoup héritier des rapports esclavagistes, est quasiment inexistant.

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Pour réduire au minimum l’influence des mouvements ouvriers sur la législation nationale, la construction européenne est une aubaine fabuleuse, puisqu’elle porte la législation à un niveau transnational. Non seulement, cet échelon est entièrement dominé par les partis les plus favorables au régime capitaliste et à ses élites ; mais ses décisions sont plus acceptables par les peuples, quand bien même elles vont à l’encontre de l’intérêt des travailleurs, car en tant que compromis entre les Etats elles sont prises pour des garants de la paix. L’objectif des institutions européennes, sous l’égide des Etats-Unis, est clair : étendre le marché le plus possible, géographiquement et structurellement à tous les secteurs. Par « marché », il s’agit du système économique où les « acteurs » sont libres : c’est-à-dire que les propriétaires des entreprises sont libres de produire ce qu’ils veulent, dans les conditions qu’ils veulent. Cela va à l’encontre de la planification de l’économie, où l’Etat – et par extension, les citoyens – a un contrôle sur la production nationale, détermine les objectifs en quantité et qualité, impose des règles – notamment dans l’intérêt des travailleurs et des consommateurs, pour ne pas laisser les mains totalement libres au propriétaire capitaliste mû par la seule recherche du profit maximum.

Le marché, qui se veut toujours plus débarrassé des « contraintes » législatives, est également un lieu de guerre économique. Tel est le fonctionnement de l’économie capitaliste : quiconque possède des capitaux peut choisir de « monter son affaire » et d’investir pour constituer une nouvelle force de production, entrant immédiatement en concurrence avec les autres entreprises. La compétition fait rage et ce sont les plus intransigeants avec les « coûts de production », in fine avec le coût du travail – donc les salaires attribués aux employés – qui parviennent généralement à rafler la mise. Guerre entre les entreprises, le marché capitaliste est aussi et avant tout une guerre contre les hauts salaires, contre le temps de travail réduit, contre les coûts supplémentaires pour l’hygiène et la santé des employés, contre les conditions de travail les plus convenables. Ainsi, si les grands bourgeois – terme sociologique, économique et historique le plus rigoureux pour les propriétaires de grands capitaux – sont en rude compétition pour leurs fortunes et parts de marché, ils sont également solidaires dans leur guerre contre les règles et autres « charges » pesant sur leur profit. L’Europe et ses institutions, dans le domaine de la législation économique, permet une évolution largement favorable aux intérêts capitalistes.

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Or, la France fait figure d’exemple en Europe de l’Ouest en matière de réglementation économique, en raison d’un mouvement ouvrier influent. Le général de Gaulle lui-même, pourtant conservateur et favorable à l’économie de marché, ne tient pas à enterrer le compromis national d’après-guerre. Alors que la CEE cherche à libéraliser le secteur primaire, en donnant au Fonds européen d’orientation et de garantie agricole des pouvoirs étendus, De Gaulle va pratiquer la « politique de la chaise vide » en 1965 en signe de protestation. Cette résistance sera de courte durée, car le processus est en cours. Parallèlement, la force des mouvements ouvriers s’amenuise par l’évolution structurelle de l’économie, la désindustrialisation et le morcellement des entreprises qui commencent, la division syndicale. L’Europe a le champ libre.

Privatisations et monnaie unique

Progressivement, ce sont les secteurs de l’énergie, des transports, des télécommunications, et même de l’éducation qui sont « libéralisés » à la faveur de directives transnationales. L’économie se voit transformée, notamment en France, par la vague de privatisations depuis les années 1980. Tous les gouvernements, de droite comme de gauche, s’appliquent à répondre aux exigences européennes en la matière. Des « champions » publics, parvenant à répondre efficacement aux besoins de la population en gardant une bonne santé financière, sont peu à peu cédés aux propriétaires privés qui vont utiliser les riches trésoreries pour s’étendre à l’international et maximiser leurs profits.

Parallèlement, les barrières douanières sont peu à peu levées. L’espace Schengen, objet de polémiques lancées par la droite qui n’accepte pas la libre circulation des personnes, garantit avant tout la libre circulation des marchandises. Les grandes entreprises françaises, avides d’une baisse conséquente du « coût du travail » qu’elles jugent insupportables pour les profits de ses actionnaires, s’implantent de plus en plus en Europe de l’Est – qui intègre progressivement, avec la chute de l’URSS, les institutions continentales. Après un mouvement vers l’Asie, cette seconde vague de délocalisation vers l’Est est menée de front par les constructeurs automobiles ou les opérateurs de télécom. Le grand marché européen est en œuvre, au grand profit de la haute bourgeoisie.

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Pour graver dans le marbre cette déréglementation économique, les institutions évoluent pour donner lieu à l’Union européenne après le traité de Maastricht de 1993. Ce même texte prévoit la mise en place d’une monnaie unique, qui naîtra en 1999 pour entrer en vigueur trois ans plus tard : l’Euro. La devise continentale est une arme considérable pour ancrer la domination du marché sur l’économie, donc la domination des propriétaires de capitaux sur la société. Elle suscite à la fois l’adhésion auprès des peuples, car elle matérialise aux yeux de tous la transformation du continent, toujours prétendument vers un idéal de paix. Elle est effectivement un moyen d’encourager la visite des pays voisins, dans lesquelles nous pouvons désormais faire nos emplettes avec la même monnaie que nous utilisons chez le boulanger de notre rue. Mais au-delà du symbolique et du point de vue de son utilisateur, l’Euro donne une force sans précédent à l’échelon supranational. La politique monétaire des Etats membres de la zone euro est totalement dépossédée des nations pour être confiée intégralement à la Banque centrale européenne (BCE), créée en 1998 et seule émettrice de l’Euro. « Indépendante » des autres institutions continentales et des Etats, dirigée par des banquiers et dont le seul objectif constitutionnel – voulu et obtenu par l’Allemagne – est la lutte contre l’inflation, elle prend un rôle dans la détermination du cadre économique plus décisif que les nations et leurs représentants élus. Le taux directeur de la BCE, particulièrement bas – à 0,05% depuis septembre 2014 – ne s’applique qu’aux banques privées. Les Etats et institutions publiques de crédit ne peuvent pas emprunter directement à la BCE, et ont donc l’obligation d’emprunter à une banque privée intermédiaire. En ce domaine, les grands bourgeois saluent une réglementation qui va bien plus loin que celle des Etats-Unis et de sa réserve fédérale.

Les nouvelles règles instaurées révèlent une domination écrasante dans le processus décisionnel de la toute puissante et conservatrice Allemagne, qui fait la pluie et le beau temps depuis l’annexion de la RDA par la RFA en 1990. Plus encore, elles scellent la domination exclusive des propriétaires de grands capitaux sur la politique monétaire des Etats de la zone euro, empêchant désormais les nations de procéder – comme elles l’avaient toujours fait – à la liquidation d’une dette devenue trop importante et impayable. Sortant davantage du bois à la faveur d’un mouvement ouvrier en voie de disparition, bien que toujours derrière des compagnies et des holdings, le pouvoir du capital triomphe en Europe. Ce qui ne l’empêche pas de continuer à mener la guerre pour sa domination économique, exigeant par la voie de ses délégués idéologiques et politiques une libéralisation plus rapide et plus large des secteurs préservés comme l’éducation et bientôt la santé.

Dépenses publiques et « réformes structurelles »

Ce qui échappe au contrôle direct des institutions supranationales fait l’objet de « directives ». Ces dernières, instituées par le traité de Rome, sont formulées par les institutions européennes à l’adresse des Etats. Elles ne sont nullement une demande, mais une injonction. Selon le texte en vigueur, « la directive lie tout Etat membre destinataire quant au résultat à atteindre, tout en laissant aux instances nationales la compétence quant à la forme et aux moyens ». Autrement dit, l’objectif exigé par l’Europe ne se discute pas ; tout au plus, peut-on réfléchir au moyen d’y parvenir.

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Si toutes sortes de directives, impliquant tous les domaines de législation, sont transmises aux gouvernements, la pression européenne se focalise sur deux domaines intimement liés : les finances publiques et les « réformes structurelles ». Les premières font l’objet d’une exigence de tenue impeccable. Plus précisément, le déficit – solde négatif dans l’exercice des budgets nationaux – n’est pas accepté au-delà de 3% du produit intérieur brut (PIB). Cette règle, que Sarkozy et d’autres dirigeants veulent faire « d’or », semble de bon sens à la lumière du comportement responsable dont font preuve les ménages, où le chef de famille sait qu’il ne peut s’endetter trop lourdement sans mettre en péril l’avenir de ses proches. Mais la conduite des Etats exige une hauteur de vue autrement plus importante que la perpétuelle comparaison, propagée par les politiciens de droite et de gauche, avec l’échelon microéconomique.

La règle des 3% empêche de mener de grands investissements publics, ou d’avoir une dépense conséquente pour le fonctionnement de services publics importants, à même de répondre aux besoins sociaux de la population. Or, les investissements ne peuvent pas être sacrifiés, au risque de voir son pays décrocher dans le renouvellement des infrastructures nationales et leur adaptation aux dernières exigences du marché international. Les Etats sont donc contraints de réduire lourdement leurs dépenses publiques. Bien sûr, la règle du déficit à moins de 3% pourrait être appliquée autrement ; à défaut de baisser les dépenses, les gouvernements pourraient opérer une augmentation des recettes, avec une meilleure progressivité de l’impôt sur le revenu ou de celui sur le patrimoine. Impossible : l’Union européenne exige également une fiscalité légère pour les plus riches. L’Europe et ses tenants préfèrent de loin le développement des taxes, qui s’appliquent aveuglément à tous de la même façon, aux impôts sur la fortune ou sur les sociétés. Alors que les Etats européens ont dû sortir le chéquier pour renflouer, à coup de centaines de milliards d’euros, des banques privées affaiblies par leurs activités spéculatives des subprimes et consorts, ils sont d’autant plus pris à la gorge par les institutions européennes qui se veulent intransigeantes sur le remboursement de la dette publique.

L’autre point de focalisation de l’Union européenne réside dans les « réformes structurelles » qu’elle commande à ses membres, en premier lieu la France. Celles-ci sont souvent confondues avec les efforts sur la dépense publique ; il n’en est rien. Rarement définies clairement, et pour cause, ces réformes exigées concernent le droit du travail en lui-même. Parce que l’UE veut être un grand marché « compétitif » pour « faire face » aux autres continents, elle veut « harmoniser » ses règles économiques – et par à n’importe quel niveau. Il s’agit de transformer les marchés du travail pour les rendre plus « flexibles » et abaisser les « contraintes » pesant sur les employeurs. Plus concrètement, dans la guerre que l’Europe entend mener contre la Chine, en bon allié des Etats-Unis, il nous est demandé de baisser nos salaires ; d’augmenter notre temps de travail ; de revoir nos exigences en termes d’hygiène et de sécurité ou de représentation salariale.

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Pour les propriétaires de grands capitaux et leur propagande diffusée sur toutes les chaînes, nous ne nous en sortirons économiquement qu’en évoluant vers les standards de l’Asie, puisque cette dernière se dirige vers le leadership mondial. Telles sont les réformes structurelles réclamées par l’Europe. En Allemagne, le socialiste Schröder a mis en place ses fameux jobs à 1 euro de l’heure, que l’on ne peut refuser sous peine de se voir sucrer ses allocations chômage, tandis que la Grande-Bretagne a inventé le « contrat zéro heure », ultra-souple et ultra-profitable aux entreprises qui en raffolent, au rang desquelles McDonald. En France, plusieurs cibles sont dans le viseur. Le salaire minimum interprofessionnel est jugé trop élevé ; le temps de travail légal, qui permet une rémunération majorée au-delà de 35 heures hebdomadaires, jugé trop bas ; les congés payés, de cinq semaines légales, jugés trop importants ; le contrat à durée indéterminée, qui ne permet de licencier que pour des motifs explicites, jugé inapplicable. Ces règles obtenues au 20ème siècle, après un long combat du mouvement ouvrier pour la reconnaissance de son travail, deviennent les premières causes du chômage en France – avec l’immigration – dans la propagande dominante. L’Union européenne ordonne à l’hexagone d’y mettre fin. C’est le prix à payer, selon elle, pour entrer pleinement dans le monde du 21ème siècle – ou plutôt, dans une guerre économique sans merci contre le continent le plus peuplé de la planète.

Civilisation et guerre contre l’étranger

L’économie n’est pas le seul domaine où l’Union européenne mène la guerre. Loin de l’idéal de paix auquel croient les consciences naïves, l’Europe est avant tout une conception archaïque de l’ordre social. Présentées comme l’alliance des civilisations les plus avancées en termes de démocratie, les institutions de notre continent sont en réalité empreintes de l’assurance d’appartenir à la frange supérieure de l’humanité. La droite, à l’instar de Brice Hortefeux ou de Claude Guéant, prétend ainsi défendre « notre civilisation » attaquée par l’Islam ; les dirigeants européens souscriraient avec plaisir à ces affirmations.

Le 8 mars 2012, la Commission européenne a publié un spot publicitaire d’une minute trente, dans lequel une jeune femme blanche, habillée comme l’héroïne de Kill Bill, est cernée par trois individus : un Noir, un Arabe et un Asiatique, aux attitudes agressives. Par un effet mystique, l’Européenne se multiplie, jusqu’à entourer les barbares… et les faire disparaître. Entraînant un tollé tant sa connotation raciste est évidente, le clip a été retiré seulement quelques heures après le début de sa diffusion, par des responsables honteux. Il avait pourtant été validé par les dirigeants de la Commission, et en cela il est bien plus parlant sur l’idéologie réelle à la tête de l’Europe que par les discours hypocrites, entre bons sentiments et redéfinition de l’intérêt général, que les politiciens assènent à longueur de temps.

Plus encore que ce spot, la politique migratoire de l’Union européenne révèle la guerre qu’elle mène contre le monde extérieur. Animées par les considérations les plus mensongères et rétrogrades de l’immigration, selon laquelle elle ne serait que misère et chômage supplémentaire, les institutions supranationales résument leur politique migratoire à un seul mot : Frontex. L’Espagne et la Grèce voient un afflux de réfugiés venus de pays en guerre ? Frontex. L’Italie met fin à son opération Mare Nostrum pour venir en aide aux naufragés méditerranéens ? Frontex. L’Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures des Etats membres de l’UE, de son nom complet, cache mal sa raison d’être par son nom à rallonge. Créée en 2004, son unique objectif est de renforcer les frontières pour ne rien laisser passer. A grands renforts d’effectifs policiers et militaires, l’agence veille à ce que les pays européens n’aient pas à accueillir de ces hommes et ces femmes qui ont fui des zones ravagées, en proie à des guerres et des massacres de populations.

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« Monde libre » supérieur à la « totalitariste » URSS et aux « barbares » Afrique-Asie, l’ « idéal européen » vaut tout de même plus pour l’Européen de souche, blanc et chrétien, que pour l’usurpateur venu profiter de nos richesses. Telle est la véritable idéologie inhérente à la construction européenne, qui s’attèle depuis quinze ans à l’édifice d’une forteresse. Ce mouvement va à rebours des exigences de progrès et aux indications des études sérieuses qui, toutes, indiquent la richesse apportée par l’immigration, par sa qualification, par son regard sur les processus de production, par nos propres contradictions qu’elle révèle et nous oblige à résoudre. Tout ceci n’intéresse pas l’UE.

L’Europe en guerre ouverte

Les plus fervents défenseurs de l’Union européenne aiment à croire que la guerre ouverte appartient définitivement au passé, sur notre continent du moins. Ils seraient bien avisés de se renseigner davantage sur les récents événements qui secouent notre monde.

D’une part, le nombre de conflits à travers la planète est particulièrement élevé. Le 21ème siècle voit une recrudescence des guerres et de leur nombre de victimes, à un seuil jamais atteint depuis la fin de la seconde guerre mondial. Ils ne se résument pas à des luttes entre deux nations, mais ils gangrènent des régions entières, affectant de nombreux pays. Au Sahel, dans la corne de l’Afrique, et plus encore au Moyen-Orient, des Etats et des groupes armés se déchirent dans ce qui semble être une course à la barbarie, au régime le plus violent et dominateur. L’Union européenne, loin d’y être comme elle le prétend, nourrit ces guerres en jetant de l’huile sur le feu. Les éminents membres de l’UE, tout particulièrement la France, sont de tous les conflits impérialistes – qu’ils ruinent les cohésions nationales, comme en Irak et en Syrie, ou qu’ils imposent les intérêts économiques occidentaux en ne se souciant du pouvoir local que pour sa collaboration avec les multinationales européennes.

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D’autre part, la guerre est aux portes de l’Europe depuis début 2014 et les événements ukrainiens. Présentés par les médias occidentaux comme une « révolution », le putsch opéré par le mouvement Euromaïdan a reçu de l’Union européenne un soutien sans faille ; et ceci, alors qu’il était mené précisément par des partis ultra-réactionnaires et fascistes, notamment Svoboda et Pravyi Sektor (Secteur droit). Le nouveau pouvoir, qui laissa des milices anti-juives et surtout anti-syndicalistes organiser des massacres à travers le pays, s’attaqua à l’équilibre linguistique en bannissant le russe des langues officielles, excluant de facto les populations de l’Est. Ces dernières, soutenues en sous-main par Moscou, organisèrent la résistance face au gouvernement fascisant. La Crimée vota et obtint son indépendance ; la région du Donbass, qui concentre l’essentiel des forces productives ukrainiennes, entra en sécession vis-à-vis d’un pouvoir illégitime formé à Kiev.

En mai 2015, alors que ces lignes sont écrites, la guerre du Donbass entamée depuis treize mois ne trouve aucune issue. Le président ukrainien élu et son nouveau gouvernement, conservateurs et atlantistes, ont adopté la même attitude vis-à-vis des rebelles de l’Est que le gouvernement fascisant. Les combats ont toujours cours, à une intensité variable, tandis que les grandes villes de Lougansk et Donetsk demeurent sous contrôle de l’autoproclamée Union des républiques populaires, ou Nouvelle-Russie.

Loin de son attachement à la paix dans lequel elle se drape malhonnêtement, l’Union européenne a pris une part active dans la naissance et le développement de ce conflit. Soutenant dès le début le mouvement anti-Ianoukovitch, elle a opéré avec l’OTAN un financement, un armement, un entraînement – via la Pologne voisine, notamment – des troupes semi-fascistes de Maïdan. Par la voie de son Parlement, de son Conseil, de ses diplomates, l’Europe apporte au pouvoir putschiste de Kiev un soutien inconditionnel et choisit de fermer les yeux sur ses crimes de masse, ou sur sa nature fascisante – avec la création d’une Garde nationale volontaire et milicienne, parallèle à l’armée, pour combattre à l’Est. Plutôt que de chercher à jouer un rôle d’intermédiaire ou d’apaisement, l’Europe arme littéralement Kiev et ses forces armées pour attiser le feu de la guerre.

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L’exemple ukrainien est frappant tant il révèle la vraie nature de l’Union européenne, moins intéressée par la paix que par la domination économique et géopolitique. La Russie, convertie au capitalisme mais jugée trop distante des Etats-Unis et trop proche de la Chine, est montée en ennemi numéro un par les dirigeants politiques et les « grands » médias européens. Loin de garantir une quelconque paix, l’UE rend l’avenir encore plus incertain, tant elle alimente les déséquilibres et les fragilisations d’Etats jusqu’à ses portes. L’Europe se trouve à des années-lumière de l’idéal qu’on lui prête.

L’enquête sur les faits et leur analyse réduit à néant la véracité de la propagande ambiante, qui voudrait que l’Union européenne, institution supranationale non élue, soit le garant de la paix. Au contraire, l’Europe travaille à la guerre sous toutes ses formes, à l’intérieur contre ses peuples et à l’extérieur contre des Etats montés en ennemis, la Russie notamment. Elle tiendra une responsabilité prépondérante si dans les années et décennies à venir, une nouvelle guerre ouverte s’abat sur nos pays. La paix, à contre-courant de toute la construction européenne, nécessite de mettre fin aux visées impérialistes, aux volontés d’expansions territoriales, géopolitiques et économiques. Elle rentre en contradiction avec toutes les formes du régime capitaliste, dont les maîtres ont besoin d’étendre leur pouvoir toujours davantage. Telle est la fâcheuse mais irréductible réalité : en tant que produit exclusif du capitalisme, l’Europe ne peut et ne pourra pas établir de paix – et il faudra même à l’humanité, si d’aventure elle emprunte le chemin de l’apaisement universel, abattre les institutions européennes pour y parvenir.

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3 réflexions sur “ La guerre, pierre angulaire de l’Union européenne ”

  1. 1 ) Pourquoi le pacte de Varsovie à t il été dissous en 1991 ?
    RÉPONSE : Parce qu’il n’y avait plus que la Bulgarie. Et que tous les autres membres, à part la Russie, avait quitté l’organisation. Un pacte de Varsovie à deux était assez ridicule. D’où dissolution.
    2 ) Pourquoi TOUS les pays du pacte de Varsovie ont demandé, demandé, voire supplié l’OTAN d’en devenir membre ? Parfois pendant des années. Même la Bulgarie. Sans parler des trois Etats Baltes. Et aujourd’hui la Serbie, oui la Serbie, demande à devenir membre.
    RÉPONSE : tous les peuples de ces pays aimaient les Russes et l’Armée Rouge et c’est le cœur déchiré qu’ils les ont vu partir. Et c’est par masochisme que leurs gouvernements se sont très vite déclarés alliés de l’OTAN !….
    3 ) Cette ingratitude inouïe est d’autant plus scandaleuse si l’on pense aux glorieuses victoires du Pacte de Varsovie ; Budapest en 1956 et Prague en 1968 !

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  2. Cette analyse est intéressante dans son ensemble mais en partie incomplète notamment sur le rôle des USA et le choc des civilisations. Je recommande fortement le site upr.fr pour ceux qui souhaitent approfondir le sujet

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