« Soutenons le Népal » : l’aide humanitaire contre les peuples

Nous sommes tous invités à contribuer à l’aide internationale en réponse au séisme qui a provoqué, voici dix jours, plus de 7.000 morts au Népal. Derrière l’émotion suscitée et les dons qui affluent se cache une réalité beaucoup plus dure à accepter : ce ne sont pas les bons sentiments qui régissent le monde. L’aide étrangère, notamment de notre poche, sert moins l’intérêt général des populations sinistrées que l’intérêt exclusif de la classe dominante.


Par Benoit Delrue.
3 700 mots environ. Temps de lecture estimé : 20 minutes. L'horloge du Bilan


Village

Le 25 avril, un séisme de magnitude 7,8 sur 10 sur l’échelle de Richter a frappé plusieurs pays d’Asie dont la Chine, l’Inde, le Bangladesh, et beaucoup plus sévèrement le Népal. Le petit pays, situé le long de la chaîne de l’Himalaya, en a lourdement payé le prix. Près de 7.000 morts y ont d’ores et déjà été recensés, et de nombreux villages ont été détruits par la secousse, portant le nombre de sinistrés à plusieurs millions selon les médias français. Ces derniers, avec les responsables des grandes associations humanitaires, ont rapidement lancé une grande campagne d’aide internationale pour « venir en aide » aux sinistrés népalais. Mais ce mouvement, nourri par l’émotion légitime suscitée par le drame, ne fait pas que répondre aux besoins des victimes de la catastrophe. Loin de ses prétentions altruistes, il conforte surtout un certain ordre social planétaire.

Le don ou l’infamie

A peine deux jours après le séisme, un appel unanime aux dons est lancé. La Croix-Rouge, Unicef, Médecins sans frontières, Action contre la faim, Handicap international, la Fondation de France et bien d’autres associations lancent chacune leur campagne spécifique pour le Népal. Tous les « grands » médias appuient ce mouvement, expliquant tour à tour comment participer et pourquoi c’est vital de le faire. De grandes entreprises relayent également l’appel à leurs clients et usagers, au premier rang desquelles Facebook qui invite ses centaines de millions d’inscrits à « soutenir le Népal » via un dispositif facilité. La firme de Mark Zuckerberg promet même de doubler l’intégralité des dons faits par ses utilisateurs.

Cette propagande « pour la bonne cause » produit ses effets. Selon un sondage réalisé par l’Ifop entre le 28 et le 30 avril, un tiers des Français envisageait d’ores et déjà de répondre favorablement à la sollicitation financière. Pour plus de la moitié des personnes interrogées, devant l’appel des associations ou le sentiment de proximité avec la population touchée, ce sont d’abord les reportages de presse, les images diffusées par les médias qui incitent au don. C’est donc avant tout l’émotion créée par la couverture médiatique qui conduit à participer à la mobilisation caritative. Dès lors, et en raison de l’unanimisme ambiant face aux grandes catastrophes, se répand la vision manichéiste de notre temps. Ceux qui sont « sensibles », qui « ont un cœur » vont nécessairement contribuer à l’aide internationale – comme l’ont fait 26% des Français en novembre 2013 suite au typhon aux Philippines, selon l’Ifop. Inversement, ne pas fournir d’argent à l’une des associations humanitaires revient forcément à ne pas ressentir d’émotion, à être indifférent, voire à se moquer des populations et des pays sinistrés.

Seisme3

L’unanimisme et l’intensité de la campagne d’aide internationale sont quasiment les mêmes que celles ayant fait suite au tsunami qui frappa, le 26 décembre 2004, les côtes indonésiennes, malaisiennes et thaïlandaises depuis l’Océan indien. Le bilan, qui atteignit plus de 215.000 morts, suscita une telle émotion qu’une immense opération de secours financier à destination des pays touchés. Première d’un nouveau genre, elle fut facilitée par les nouveaux moyens de communication. Plus grande mobilisation caritative de l’Histoire, elle permit de rassembler plus de 10 milliards d’euros. Si les Etats, les institutions publiques et beaucoup de grandes entreprises donnèrent une certaine somme, l’immense majorité de la manne humanitaire fut apportée par les dons de particuliers. Comme avec Facebook aujourd’hui, ceux-ci étaient facilités au maximum. Un système de texto facturé 1 euro (« Asie » au 80222), mis en place par SFR, Orange et Bouygues, permettait d’envoyer instantanément une mini-contribution. L’immense majorité des Français participèrent au financement de l’aide internationale, portant à 300 millions d’euros l’argent récolté dans l’hexagone. Déjà, les bons sentiments régnaient face à une telle tragédie et la fraction minoritaire qui refusait, pour diverses considérations, de souscrire était considérée comme dédaigneuse.

Le tsunami, l’exemple éloquent

Au-delà du rapport direct qu’ont les Français avec le don, il est intéressant de comprendre comment l’argent donné est utilisé. Au moins trois problèmes ont été révélés par l’exemple indonésien – l’archipel étant, de loin, le plus touché par le tsunami de 2004.

Premier poste de dépense en matériel de l’immense afflux de financement humanitaire, les médicaments ont été envoyés aveuglément. Pas moins de 4.000 tonnes arrivèrent sur place en un temps record, mais la majorité n’était ni utilisable, ni appropriée aux besoins des sinistrés. Une volontaire française à Pharmaciens sans frontière, présente sur les lieux de la catastrophe à partir du mois d’avril, raconte que sa seule association a « dû en éliminer environ 250 tonnes en juillet » 2004. Le déferlement de produits médicaux fait qu’ « on se retrouve avec huit ans de stocks de médicaments qui seront périmés dans trois ans ». De plus, l’élimination des stocks périmés elle-même est sujet à polémique. Certains déchets mal traités peuvent polluer durablement les terres et les nappes phréatiques aux alentours des décharges. En plus du gâchis monumental vers lequel elle conduit, la démesure de l’aide internationale peut donc provoquer des risques sanitaires réels.

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L’autre problème soulevé directement par les campagnes de dons est l’utilisation de l’argent. En décembre 2005, un an après le sinistre – et la mobilisation caritative immédiate – la plupart des associations n’avaient utilisé qu’une petite portion de la manne récoltée. La Croix-Rouge française, qui avait rassemblé 110 millions d’euros, n’en avait alors dépensé que 16%. Le Secours catholique et Action contre la faim (ACF), qui avaient ramassé respectivement 35 et 16,3 millions, n’en avaient utilisé qu’un tiers. Et le reste de l’argent ? Pour partie investi dans d’autres programmes humanitaires – ce qui n’est pas pour plaire aux donateurs, qui ont témoigné d’une émotion pour l’Indonésie et non le Darfour – mais l’essentiel se trouvait… sur des comptes bancaires. Pour faire fructifier les sommes données par les Français et inutiles dans l’immédiat pour les ONG qui les détiennent, elles « ont généralement été placées sur des Sicav monétaire à faible taux de rendement », mais rentables quand même, selon le journaliste de Libération Thomas Hofnung qui a signé fin 2005 une petite enquête sur l’utilisation des dons. Pour résumer, l’argent donné est donc en grande majorité en train de dormir sur des comptes bancaires, au lieu d’être directement utile aux populations touchées.

La concurrence au lieu de la concertation

Nous en venons donc au troisième problème, et sans doute le plus important. Il s’agit de l’inefficience de la mobilisation humanitaire, qui réside dans la structure même de l’aide internationale. Le morcellement des associations, la division des forces et l’absence de coordination entre des ONG concurrentes conduit nécessairement à un éparpillement des moyens, à des projets contradictoires, et finalement à une incapacité à répondre aux besoins urgents des pays touchés. Selon une étude menée au printemps 2005 publiée par l’université de Berkeley, « la soudaine arrivée d’un nombre important d’acteurs de l’aide internationale a dépassé les capacités des Etats à coordonner efficacement ce mouvement ». Résultant d’un long constat sur le terrain, l’étude note que « les acteurs de l’aide internationale ont souvent ‘oublié’ de consulter les rescapés et les communautés locales pour la distribution de l’aide, le relogement et la reconstruction. Les donateurs et les agences d’aide ont cherché à obtenir des résultats rapides plutôt que de lancer des processus de consultation permettant aux populations de participer et de discuter de la reconstruction. »

CroixRougeUSA

Chaque association en fait donc à sa tête, selon ce qu’elle estime – souvent depuis la France – être la priorité pour les sinistrés. Les projets se multiplient. Dans son papier, Hofnung remarque qu’ « ACF a financé des projets de formation agricole, distribué des semences en Indonésie, installé des latrines et distribué des ustensiles de cuisine au Sri-Lanka » ; « Enfants du monde indique avoir financé des programmes d’aides psychologiques à 330 familles » ; le Secours catholique « a reconstruit 1000 maisons permanentes et aidé plus de 40.000 enfants à reprendre le chemin de l’école » ; la Fondation de France « a fourni 480 bâteaux » ; etcetera, etcetera. Le résultat du comportement isolé des ONG est sans appel. Un an jour pour jour après le tsunami, alors que la mobilisation caritative avait dépassé les dix milliards d’euros pour un sinistre estimé à 8,75 milliards, « la majorité des rescapés (vivait) encore sous des abris de fortune » soulignait le journaliste.

Pays sous perfusion et néocolonialisme

Si les associations françaises se sentent obligées d’agir ainsi, c’est parce qu’elles sont persuadées d’être les mieux à même de décider de ce qui est bon pour les sinistrés. Leur passer la main, dans la reconstruction de leur pays, serait une injure à l’intelligence supérieure de nos intrépides agents humanitaires. Ainsi, la Croix-Rouge prévenait dès 2005 qu’elle resterait « de cinq à huit ans » sur les lieux sinistrés, pour garder toujours un œil sur l’évolution des événements. « Quantité d’équipes humanitaires étrangères auraient pu, trois mois après, quitter les zones dévastées, sans dommages majeurs pour les victimes. La volonté d’être présent sur place pour justifier l’argent reçu auprès des donateurs l’a emporté sur la pertinence des programmes menés » signale le journaliste suisse Richard Werly dans le livre « Tsunami, la vérité humanitaire ».

Relief

Force est de constater que l’état d’esprit des grandes ONG humanitaires, celles-là même qui reçoivent de l’argent en masse pour le Népal aujourd’hui, relève ni plus ni moins d’une tradition colonialiste. Les pays de l’hémisphère Sud seraient, par nature, incapables de régler eux-mêmes les plus grands défis. Le logement, l’éducation, la santé ne pourraient progresser que par une action continue des associations occidentales, venues des « pays riches », qui ont l’expertise et la connaissance d’un « bon modèle » à développer « dans l’intérêt des populations ». Ce qui est vrai en temps de guerre ou de catastrophe naturelle l’est tout autant en temps de paix. Nous ne comptons plus le nombre d’associations humanitaires et de programmes d’aide aux soins, à la scolarisation, à l’amélioration des conditions sanitaires. Elles partent toujours d’un « bon sentiment », mais suivent toujours le même schéma : des bonnes âmes, en France notamment, financent l’activité économique des pays « dans le besoin », en Asie et plus encore en Afrique. Force est de constater, également, que la plupart des programmes permanents organisés depuis l’hexagone visent des pays anciennement colonisés par la France.

Au-delà de toute considération morale sur la question, il est nécessaire de juger du système humanitaire à l’aune des résultats. Le financement depuis l’étranger n’est profitable au pays bénéficiaire qu’à court terme, pour des objectifs à quelques années seulement. A plus long terme, et avec la multiplication des interventions internationales, la nation concernée en vient à se « reposer » sur les apports, les qualifications, le matériel apporté d’ailleurs. Cette perfusion institutionnalisée empêche de voir l’état réel de contrées sous-équipées et incapables de répondre seules aux besoins de leur peuple. Cette situation engendre deux problèmes. D’abord, le pays aidé n’est pas amené à développer ses forces productives, ses infrastructures, son éducation pour s’en sortir par lui-même – parce que ses besoins immédiats sont déjà satisfaits par les ONG. Or, le développement et l’élévation du niveau d’instruction est toujours dans l’intérêt du peuple – mais pas nécessairement dans l’intérêt du pouvoir politique local.

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Ce qui nous amène à la seconde conséquence de l’aide permanente : certains pouvoirs d’Etats sont maintenus alors qu’ils ne sont dirigés que par une petite caste, qui détourne et use des rares richesses nationales à son seul profit. Cette caste affirme son pouvoir de manière violente et ne cherche pas à développer les infrastructures sociales de l’Etat, mais seulement la structure militaire et policière pour son intérêt exclusif. Pas anecdotique ni marginale, cet état de fait est extrêmement courant en Afrique dans des nations déliquescentes aux frontières absurdes – car tracées par les seuls rapports de force entre empires coloniaux, et ne faisant que peu de cas des appartenances ethniques et linguistiques des peuples. Exemple parmi d’autres, le Zimbabwe de Robert Mugabe est depuis longtemps une dictature militaire dont le PIB restreint sert uniquement à la petite classe au pouvoir. Alors même que la diplomatie entre Mugabe et l’Union européenne se « réchauffait », cette dernière a rétabli en avril 2015 son aide humanitaire à destination du Zimbabwe – à laquelle la France participe à hauteur de 20 millions d’euros, le tout permettant avant tout de maintenir l’ordre social sur place.

L’humanitaire, pilier de l’ordre établi

L’aide internationale aveugle, manichéiste et idiote (le séisme c’est le mal, le don c’est le bien) sert à ses donateurs à se donner bonne conscience ; mais elle sert surtout à ses organisateurs à maintenir un certain ordre social à travers la planète. Cette hiérarchie, qui ne peut être résumée en un schéma simpliste, n’oppose pas les deux hémisphères, les pays riches aux pays pauvres, comme le croient la plupart des Français. En fait, elle oppose ceux qui vivent de leur travail, des efforts qu’ils fournissent quotidiennement pour faire tourner et avancer l’économie de leur pays ; et ceux qui vivent grassement de leur capital, qui voient leur fortune s’accroître sans fournir d’effort – parce qu’ils ont des conseillers, des comptables, des directeurs pour gérer à la place – et surtout qui emploient par des holdings, filiales et sous-traitants des milliers et des milliers de travailleurs. La seconde catégorie dirige indéniablement le monde. Cette classe sociale, qui se distingue par la propriété d’un capital massif en augmentation constante, par la propriété directe ou indirecte des plus grandes marques, des plus grandes banques, des meilleures terres et des brevets d’invention les plus juteux, n’est autre que la haute bourgeoisie. Elle surclasse les noblesses, les oligarchies locales, les monarques et les présidents parce qu’elle a toujours plus d’argent – et ce n’est pas l’argent qui gouverne le monde, mais ceux qui le détiennent.

Pakistan

Inversement, l’immense majorité de la population qui travaille, fournit au quotidien des efforts intellectuels et physiques, participe à un long processus de production depuis le poste auquel ils sont assignés et n’ont aucun droit de décision sur la production elle-même, compose la classe ouvrière. En France, la classe ouvrière moderne est celle qui travaille dans les magasins, les centres d’appel, les chaînes de restauration, les laboratoires, les usines de transformation alimentaire ; elle est également composée des petites mains des institutions publiques, des administrations, des bancassurances, des écoles, ainsi que des privés d’emploi et autres trafiquants en tous genre, ces derniers étant souvent assujettis à une organisation similaire au marché légal du travail, sous une forme plus violente.

Considérer les classes sociales dans la géopolitique internationale permet d’aller au bout de l’analyse sur le système humanitaire. Celui-ci est financé dans les « pays riches » par ceux qui ne sont pas particulièrement « aisés », selon la terminologie ambiante, mais qui sont simplement « touchés » par l’émotion des images des catastrophes. C’est donc, en France comme ailleurs, la classe ouvrière avant tout qui finance l’aide internationale en cas de sinistre de grande ampleur. Ce sont les « simples Français », les travailleurs aux revenus modestes ou corrects, qui sont ciblés par la campagne médiatiques de persuasion en faveur des ONG. Si les Etats, les institutions publiques, les collectivités et les grandes entreprises sont également amenés à contribuer, c’est extrêmement rare – pour ne pas dire que ça n’arrive jamais ou presque – de voir un représentant de la haute bourgeoisie française, un multimilliardaire comme Mulliez ou Arnault, donner une contribution à hauteur de leur fortune lors de pareilles sollicitations générales.

Bouteille

C’est donc la classe ouvrière « occidentale » qui finance l’humanitaire, et la manne récoltée sera utilisée pour subvenir aux besoins des sinistrés mais surtout, sans heurter l’intérêt des classes dominantes. Plus encore que les castes à la tête des Etats, c’est avec la haute bourgeoisie, ses multinationales – de la santé, du bâtiment et des travaux publics, des communications – que les ONG agissent de concert. A de rares exceptions, comme l’association britannique Oxfam, les ONG privilégient la « reconstruction » dans les zones sinistrés et « l’aide au développement » dans les pays pauvres par le recours aux grandes entreprises françaises, comme Bouygues et Bolloré dans le BTP en Afrique, plutôt que d’œuvrer à la constitution de grandes entreprises locales. Parfois, des partenariats commerciaux sont même noués pour assurer le développement conjoint des ONG et des multinationales. Chaque association est fière de présenter, à l’instar de la Croix-Rouge, sa « galerie de partenaires » faite de grandes banques, de grandes chaînes de distribution, de grandes marques alimentaires ou d’entreprises intervenant dans les infrastructures. Champion en la matière, WWF nourrit des liens de « coopérations environnementales » avec Orange, Lafuma, Ikea ou encore Lafarge. Même le Secours populaire, héritier du militantisme communiste, collabore régulièrement avec Coca-Cola et Ferrero-Kinder.

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De même, les ONG travaillent toujours main dans la main avec les forces armées des pays occidentaux face à une catastrophe humanitaire ; en premier lieu desquelles les régiments des Etats-Unis et de la France. Que ces mêmes bataillons servent, au Moyen-Orient et en Afrique, à imposer une domination aux peuples, déstabilisant davantage les équilibres fragiles des pays et des régions, suscitant en réaction violences et barbarie, n’intéresse pas les associations humanitaires. Seul le bien les intéresse, et le véritable danger est qu’elles choisissent de fermer les yeux sur le mal qui gangrène le monde – plus précisément, car ce manichéisme est le leur, sur les exactions des Etats occidentaux avec lesquelles elles se coordonnent toujours davantage qu’avec les populations réellement concernées.

Opposer à l’aide humanitaire la solidarité de classe

Au-delà des considérations moralistes qui n’ont pas de place dans l’analyse rigoureuse de notre monde, il est bon de juger l’aide humanitaire à travers son lien organique avec les multinationales. Ces dernières sont précisément celles qui recherchent toujours le coût de main d’œuvre le plus bas, s’appuyant sur les régimes les plus rétrogrades, s’accommodant des pires conditions de travail voire de sociétés tolérant l’esclavagisme. Les multinationales occidentales n’ont pas pour ennemi les dictatures, mais le mouvement ouvrier, au sens de l’organisation de la classe ouvrière par et pour elle-même, qu’il serve à arracher des augmentations de salaire ou à obtenir le contrôle public – la nationalisation – des entreprises vitales au besoin des populations – comme la santé et l’éducation, justement.

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Par extension, les associations humanitaires s’accommodent également des pires régimes et des pires niveaux de vie, puisqu’elles s’attaquent toujours aux conséquences matérielles et jamais aux causes. Du moins, lorsqu’elle s’attaque aux causes, c’est toujours via des programmes marginaux – l’alphabétisation dans tel bled paumé – plutôt qu’en cherchant à peser sur la structure nationale elle-même – aider à l’émergence d’un service public de l’éducation. L’œuvre des ONG, quels que soient les bons sentiments qui les gouvernent et qui animent les milliers d’individus qui les composent, ne permet pas et ne permettra jamais d’aider véritablement les peuples démunis. La vérité, prouvée par toutes les expériences historiques, est que pour transformer leur condition et les mener sur le chemin de la dignité, les peuples ne peuvent compter que sur eux-mêmes.

Le mouvement ouvrier, qui peut gagner par la lutte la nationalisation et le développement public de grandes entreprises, qui ne seraient plus soumises aux lois du marché et à la ponction des profits par l’étranger, est le seul à même de mener durablement les pays les moins développés sur la voie du progrès. Pour une raison simple : parce que l’intérêt de la classe ouvrière, en tant que celle qui œuvre à la richesse des nations, est la meilleure boussole pour « l’intérêt général » de toute la nation. Même les riches seraient plus heureux avec moins de misère – sauf les ultra-riches qui ne la côtoient jamais. En ce sens, c’est bien le combat de la classe ouvrière – ce qu’on appelle pudiquement aujourd’hui « le mouvement social » – qui a permis en France et partout dans le monde, l’organisation de services publics de l’éducation et de la santé, la réduction des cadences et du temps de travail, l’amélioration sensible des conditions de vie et d’hygiène, le tout permettant d’augmenter pour tous le niveau d’instruction et l’espérance de vie.

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Si les Français sont touchés par les malheurs des peuples les plus pauvres, ils peuvent aller plus loin que l’émotion dirigée par les images médiatiques et se préoccuper réellement de la situation des pays concernés. Ils pourront ainsi prendre la mesure de la responsabilité de la France et de « nos » multinationales dans le maintien, souvent brutal, d’un ordre social rétrograde – comme l’archaïque hiérarchie en castes en Inde et au Népal, que les partis communistes aux portes du pouvoir veulent faire voler en éclats. Ils sauront, enfin, qu’user leurs rares deniers pour une cause qui semble certes parfaitement légitime, mais qui revient à donner à des ONG des chèques en blanc, n’est pas dans l’intérêt des sinistrés. Au contraire, il est utile à tous, aux populations les plus pauvres comme aux Français, de demander des comptes sur le comportement réel, public et dans l’ombre, des multinationales et des grandes associations françaises à travers la planète, tant elles œuvrent finalement au maintien d’un ordre social injuste à travers un colonialisme d’un genre nouveau.

Il n’est pas aisé de se détacher de l’émotion pour porter sur les événements le regard froid de l’analyse des faits, des mouvements et des contradictions. C’est pourtant nécessaire pour mesurer toute la réalité d’ONG millionnaires, au comportement égoïste pour ne pas dire autistes dans les zones sinistrées. Les conséquences du séisme au Népal sont une tragédie. Soutenons le Népal, ne donnons pas à la Croix-Rouge : renseignons-nous plutôt sur ce pays, sur l’Inde voisine à qui notre président était si fier de vendre 126 Rafales contre douze milliards de dollars, sur l’action de « nos » grandes entreprises dans le maintien de la pauvreté dans cette région du globe. Aider vraiment les peuples est une tâche complexe, notamment parce qu’elle exige de combattre l’unanimisme médiatique et la sensiblerie sous toutes ses formes.

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