Pourquoi Daech prospère grâce à la France

Son existence fait dire à des dirigeants français que la troisième guerre mondiale est commencée. Le groupe djihadiste très organisé dirige de larges régions d’Irak et de Syrie, où il tient tête à une coalition militaire de vingt-deux pays occidentaux et arabes. Pour cerner la nature et les visées de l’Etat islamique, étudier sa naissance est un puissant révélateur. Et ce n’est pas anodin si nos « grands » médias et responsables politiques se gardent bien de mener pareil exercice.


Par Benoit Delrue.
3 500 mots environ. Temps de lecture estimé : 20 minutes. L'horloge du Bilan


Son nom même provoque la peur : l’Etat islamique (EI), ainsi que s’est autoproclamé le mouvement djihadiste dirigé par Al-Baghdadi. Dans la terminologie employée par le gouvernement français et par des organes de presse comme l’AFP, il a d’ailleurs été remplacé par « Daech », acronyme arabe à la connotation négative en Occident. D’autres titres, comme Le Monde Diplomatique, ont choisi de l’appeler Organisation de l’Etat islamique, considérant à juste titre qu’il ne s’agit en réalité pas d’un Etat, et que son idéologie et ses pratiques ne relèvent pas de la tradition islamique. Considérant que ce ne serait pas le premier nom usurpé de l’histoire du vocabulaire, nous le nommerons sans variation de sens EI et Daech dans cet article.

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Cette force djihadiste, sans équivalent dans le monde et dans l’Histoire, rassemble près de 80.000 combattants et détient un territoire de dizaine de milliers de kilomètres-carrés, à cheval entre l’Irak et la Syrie. Le meilleur moyen d’apprendre à la connaître est d’étudier sa naissance. Ce qui nous ramène, indiscutablement, à la guerre en Irak menée par les Etats-Unis à partir de 2003.

La guerre d’agression en Irak et la naissance de l’EI

En mars 2003, les Etats-Unis ont envahi le pays de Saddam à l’issue de plusieurs mois d’intense propagande – exposée dans le documentaire « Guerre, mensonges et vidéo ». L’intervention militaire des USA, nommée « opération liberté irakienne », s’inscrit dans la « guerre contre le terrorisme ». Elle visait à renverser le régime irakien, accusé de soutenir les groupes terroristes islamistes et de détenir des « armes de destruction massive ». Saddam Hussein et le parti Baas, pourtant, ne témoignaient strictement aucune amitié pour Al-Qaïda et consorts, tandis que les accusations sur leur équipement en armement lourd type ogive nucléaire – étayées par des documents créés de toutes pièces et des « témoignages » de faux déserteurs – ne tenaient pas la route. Ces raisons poussèrent le gouvernement français d’alors à refuser toute participation à cette guerre. Qu’importe, elle fut une réussite. L’ « opération liberté irakienne » rencontra un succès fulgurant, les GI parvenant en quelques semaines à défaire l’armée de l’Etat. Le 1er mai, Georges W. Bush prononça un fameux discours de victoire avec en arrière-plan une grande bannière « Mission accomplie ».

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Bagdad venait de tomber entre les mains des Marines américains et dans la vision simpliste de la propagande états-unienne, le plus dur était passé. La guerre ne faisait pourtant que commencer pour le contrôle du pays. Les USA durent s’atteler à démanteler l’ensemble de l’Etat irakien, organiquement lié au parti Baas. Ce dernier, issu du panarabisme et du socialisme arabe des luttes nationalistes anticoloniales, était confisqué depuis longtemps par une caste autour de Saddam Hussei. En tant qu’Etat laïc, il était néanmoins le garant d’un équilibre social réel, en particulier entre les chiites et les sunnites, populations héritières d’interprétations différentes de l’Islam et toutes deux très représentées dans la population. L’autorité et l’organisation de la vie publique furent anéanties en même temps que le parti Baas. L’armée américaine s’employa à l’éradiquer de toutes les villes et du moindre village, refusant de travailler à l’avenir du pays avec tous ceux qui en étaient membres, cherchant moins à instaurer un ordre social réfléchi qu’à faire disparaître par tous les moyens, quelle que soit la suite des événements.

Il fallut attendre juin 2004 pour que soit constitué un gouvernement intérimaire irakien des plus fantoches, auquel l’administration militaire américaine passa officiellement la main. En réalité, la situation du pays s’aggravait à travers une polarisation entre sunnites et chiites, qui ne profita qu’aux factions les plus intégristes des deux camps. La situation de Falloujah, à l’ouest de Bagdad, est éloquente à ce propos. Un mois après son arrivée dans la localité, l’armée américaine réplique à une manifestation populaire en tirant sur la foule, faisant 13 morts et 75 blessés. Dès lors s’organisa une résistance à l’occupant américain par deux groupes radicaux sunnites, l’Armée islamique en Irak et Al-Tawhid, qui prennent le contrôle de la ville de 300.000 habitants à majorité sunnite. Toute l’année 2004 voit un intense bras-de-fer avec les GI, qui reprendront la ville seulement le 23 décembre au prix du massacre de centaines de civils, y compris des femmes et des enfants.

Le gouvernement irakien peine toujours à représenter une quelconque autorité alors qu’une guerre confessionnelle pour le contrôle de Bagdad éclate en 2006. Chiites et sunnites s’entretuent par une guérilla et à coups d’attentats ravageurs presque quotidiens. En 2008, les premiers parviennent à repousser les seconds ; la grande majorité de la population civile sunnite de la capitale irakienne est expulsée de la ville. Parallèlement, le Premier ministre Nouri al-Maliki, au pouvoir depuis 2006 et issu du parti islamique Dawa, confisque petit à petit le pouvoir entre les mains d’une seule caste chiite. De plus en plus intégriste, le nouvel Etat irakien réprime toujours plus sévèrement les populations sunnites, qui bénéficient moins que les chiites des fonds pour la reconstruction d’un pays ravagé par la guerre. Comme ses vestiges historiques du berceau des civilisations, la cohésion nationale de l’Irak est ruinée.

Ce sont ces conditions qui voient en 2006 la naissance de l’Etat islamique d’Irak (EII), par la fusion de six mouvements djihadistes – dont Al-Qaïda en Irak (AQI) – engagés activement dans la guérilla contre l’occupant états-unien. Originaire de Falloujah, Abou Bakr al-Baghdadi rejoint AQI en 2003. Arrêté en février 2004 alors qu’il occupait un poste administratif dans l’organisation, il passe dix mois dans les geôles américaines en Irak, réputées pour leurs terribles conditions de détention et leurs pratiques de la torture. A sa sortie, il entamera une ascension au sein du mouvement, passant par de nombreux échelons avant d’en prendre la tête, quand il devient « émir » de l’EII en mai 2010. Sous son autorité, le groupe va multiplier les attentats et les combats contre un Etat irakien toujours plus sous l’influence de l’intégrisme chiite d’Al-Maliki. L’Etat islamique d’Irak parviendra à conquérir et garder des territoires au nord-ouest, proches de la frontière syrienne. C’est, justement, la situation dans le pays voisin qui donnera à l’EII une dimension nouvelle.

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La déstabilisation de la Syrie par la France et l’OTAN

Déclenchée début 2011, la guerre en Syrie n’a rien de « civile ». Si elle rebondit sur un mouvement social réel, quand des milliers de manifestants s’opposaient aux pratiques brutales de la police nationale, elle est menée dès le départ par des groupes étrangers à la vie du pays. Il est aujourd’hui établi que ces groupes, dans leur création et leur développement, ont bénéficié du soutien sans faille de l’OTAN et des forces spéciales des Etats-Unis. Ces derniers, après le désastre irakien qui avait vu un enlisement terrible après leur guerre d’agression, voyaient leur crédibilité entamée et ne pouvaient plus prétendre intervenir comme ils l’avaient fait chez Saddam Hussein. Leur volonté de contrôler la région demeurait néanmoins intacte. Ils ont donc joué une fine tactique, s’appuyant sur un coup à plusieurs bandes. Ils ont monopolisé leur propagande contre l’Iran, accusé d’enrichir son uranium civil en vue de produire des têtes nucléaires ; évoquant même la possibilité, avec leurs alliés français – quand Sarkozy et Kouchner étaient aux affaires – d’une guerre ouverte contre la République islamique. Derrière les déclarations publiques, l’Iran n’a jamais été la véritable cible américaine. Quatre fois plus vaste et deux fois plus peuplé que l’Irak, le contrôle d’un tel pays à l’issue d’une guerre d’agression serait intenable. En réalité, l’ennemi logique après Saddam Hussein est Bachar El-Assad. Ce dernier appartient également au parti Baas, et a juré d’œuvrer à la revanche contre l’impérialisme américain. Alors que l’OTAN assurait le financement, l’entraînement et l’armement de groupes opposés au régime baasiste de Damas, une propagande inouïe s’enclencha dès le début de l’année 2011 contre El-Assad, accusé de « massacrer son peuple » plus qu’aucun autre « dictateur » confronté à des mouvements sociaux – ce que les observateurs européens qualifieront de « printemps arabe ». Cette diabolisation sans borne, n’hésitant pas à faire appel aux mêmes procédés malhonnêtes que ceux utilisés contre Hussein, passant sous silence les exactions d’autres Etats, visait dès le début à préparer les consciences à une intervention militaire occidentale.

Les rares éléments de la situation sur le terrain, diffusés dans la presse occidentale, sont ceux rapportés par le très partial Observatoire syrien des droits de l’Homme, basé à Londres et proche des oligarchies islamiques. En réalité, l’autoproclamée Armée syrienne libre (ASL) est dès sa création constituée de groupes extrêmement hétérogènes, pour beaucoup composés de mercenaires étrangers, et n’entraîne dans la population syrienne aucune adhésion massive. Présentée longtemps comme principale force rebelle, l’ASL est en fait largement surpassée par le Front al-Nosra, entité d’Al-Qaïda en Syrie. Comme en Irak, l’OTAN s’appuie indirectement sur les mouvements djihadistes pour faire tomber l’Etat baas.

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La déstabilisation de la Syrie et la prise de contrôle de zones géographiques par une « rébellion » mal organisée, malgré le soutien actif des Etats-Unis et de leurs alliés, constituent une aubaine pour l’Etat islamique d’Irak. Ce dernier multiplie les incursions en territoire syrien, grignotant du terrain à l’ASL et au Front al-Nosra. En avril 2013, al-Baghdadi rebaptise son organisation Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL), confirmant sa volonté d’expansion territoriale. L’EIIL conquiert rapidement des provinces de l’Est du pays, dont les villes de Jerablus et Racca. Le groupe se heurtera au Front al-Nosra et à d’autres entités djihadistes qui ont refusé de lui prêter allégeance, mais enregistrera rapidement des victoires décisives sur ces « ennemis » directs.

Conquête et administration de l’EI

L’année 2014 verra une longue expansion territoriale de l’Etat islamique en Irak et au Levant, qui conforte et repousse ses frontières syriennes. En Irak, où la situation se tend davantage en raison du sectarisme opéré par l’Etat d’Al-Maliki, de nombreux groupes sunnites rallient l’entité. Dès le 4 janvier l’EIIL s’empare de Falloujah, qui possède désormais un statut symbolique de ville-martyr. Durant des mois, les troupes djihadistes avanceront vers Mossoul, jusqu’à lancer une offensive sur la ville de 2,7 millions d’habitants le 6 juin. L’armée irakienne, profondément désorganisée, sera sévèrement battue malgré une nette supériorité numérique – dix soldats de l’armée régulière pour un combattant djihadiste. Mossoul est conquise le 10 juin, et l’EIIL met la main sur un trésor de guerre. 492 millions de dollars, fournis par les Etats-Unis au nouvel Etat irakien, attendaient l’EIIL dans la banque centrale de Mossoul. D’autres banques de la ville fournissent à l’entité de grandes quantités d’or.

Ces ressources seront utilisées intelligemment par l’EIIL. Le solde mensuel des combattants irakiens et syriens montent à 400 dollars. Celui promis aux « mouhajiroun », les djihadistes venus d’Europe et du Maghreb, comporte une prime spéciale pour atteindre 1.100 dollars –ramenée depuis à 600. S’ajoutent également des suppléments par épouse et par enfant. Un incroyable effort de propagande est déployé, par un investissement conséquent en production audiovisuelle et en présence sur Internet. Dans les zones contrôlées, les infrastructures permettant l’exploitation du gaz et du pétrole pérennisées pour apporter un profit sur le long-terme. En fournissant l’énergie à un prix légèrement inférieur à celui du marché, l’Etat islamique n’a pas aucune difficulté à se trouver des clients, avec la Turquie en intermédiaire.

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Fort du grand succès militaire et structurel de Mossoul, Abou Bakr al-Baghdadi annonce le 29 juin -premier jour du ramadan – le rétablissement du califat, se proclamant lui-même calife et successeur de Mahomet. L’organisation se désigne désormais sous le simple nom d’Etat islamique, ne limitant plus ses visées territoriales aux seuls pays d’Irak et de Syrie, et prévoit bientôt de marcher sur la Mecque. Jusqu’à aujourd’hui, et malgré la présence de la coalition internationale, l’EI a su tenir ses positions et opérer de nouvelles conquêtes, comme Kirkouk en janvier 2015.

Dépassant désormais en prestige Al-Qaïda, l’EI le surpasse également dans l’extrémisme de son interprétation de l’Islam. Dans les territoires contrôlés par l’Etat islamique, les premières victimes sont toujours les musulmans eux-mêmes. Chiites et sunnites modérés sont exterminés, leurs groupes sont balayés par une organisation qui allie l’ultra-rigorisme et les moyens de domination les plus modernes. Prenant un certain « leadership » mondial du djihadisme, Daech a obtenu de nombreux ralliements depuis sa prise de Mossoul. En Libye, un rassemblement de groupes fondamentalistes rejoignent l’EI et forment trois provinces sous sa bannière en octobre 2014. Le mois suivant, le Wilayat Sinaï est constitué en Egypte. En mars 2015, le groupe nigérian Boko Haram – présent également au Cameroun, au Tchad et au Niger – prête lui aussi allégeance à al-Baghdadi. Tous ces groupes, qui pensent combattre l’impérialisme américain en massacrant et en soumettant les populations civiles, ont trouvé en Daech leur maître à penser.

Ennemis et alliés objectifs de Daech

L’Arabie Saoudite prît peur à l’été 2014 devant l’annonce de l’EI de vouloir « marcher sur la Mecque », en condamnant publiquement les visées expansionnistes de l’EI et en participant activement à la constitution de la coalition internationale. Jusqu’alors, le royaume wahhabite avait apporté un large soutien au groupe djihadiste, voyant son intérêt à réduire l’influence – voire à abattre – ses voisins laïcs et chiites. C’est également le cas du Qatar, du Koweït et des Emirats arabes unis. Les quatre Etats pétroliers et leur oligarchie richissime, entre noblesse et grande bourgeoisie, sont les premiers financeurs de l’Etat islamique. Les alliés de Washington et de Paris, qui appliquent une charia sans concession dans leurs frontières, ont fait naître ce qu’ils pensaient être leur meilleur ami sur les ruines irakiennes et syriennes. Double échec : non seulement le parti Baas existe toujours, et le régime syrien résiste beaucoup mieux que le nouveau régime irakien ; mais la bête s’est retournée contre ses maîtres. L’appétit territorial de l’EI n’a fait que grandir, menaçant désormais l’Arabie saoudite qui a érigé début 2015 un mur de 900 kilomètres le long de sa frontière avec l’Irak. Et la production et l’exportation massives de pétrole par l’organisation ne plaisent pas forcément à ceux qui lui ont permis de se développer, les pays de l’OPEP.

En août 2014, avec l’évolution sur le terrain et la volte-face opérée par les monarchies pétrolières, une « coalition internationale » de vingt-deux pays est constituée pour mettre l’Etat islamique hors d’état de nuire. Tous les pays précédemment cités y prennent leur part, avec la Jordanie, le Maroc, l’Australie et les pays européens. Les forces consistent essentiellement en une flotte aérienne qui exerce des frappes ciblées contre des positions de l’EI, parfois provoquant la mort de nombreux civils – dont deux otages américains, ce qu’Obama a fini par reconnaître. De très loin, les deux apports principaux d’appareils et de troupes de la coalition sont ceux des Etats-Unis et de la France. Notre pays, déjà engagé sur deux fronts au Mali et en Centrafrique, a envoyé sur place un porte-avion, deux frégates, un sous-marin nucléaire d’attaque, vingt-et-un Rafale et plus d’une vingtaine d’appareils aériens. Mais l’hexagone n’a pas toujours été le grand ennemi de l’EI, au contraire.

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En 2013, alors que l’Etat islamique en Irak et au Levant prend une grande dimension en raison de ses conquêtes sur les deux pays, la France reste focalisée sur sa volonté d’intervenir contre Bachar El-Assad. François Hollande et Laurent Fabius tiennent particulièrement à cœur leur nouveau rôle de petit caporal de l’OTAN, et diabolisent le régime syrien plus que jamais. Particulièrement silencieux sur les droits de l’Homme au Qatar, en Arabie Saoudite ou en Egypte, la France, ses dirigeants et ses éditorialistes font des pieds et des mains pour assimiler l’Etat baas aux pires horreurs de l’humanité et conduire à son éradication. En août 2013, ils vont même jusqu’à imputer la responsabilité de l’attaque à l’arme chimique, dans la banlieue de Damas, à Bachar El-Assad – ce qui s’avèrera parfaitement faux dès le départ selon l’analyse des faits eux-mêmes, exercice auquel les médias français comme Le Point mettront plusieurs mois avant de se soumettre. Comme Colin Powell devant l’ONU, le gouvernement français affirme alors détenir des preuves de la responsabilité du régime syrien, preuves montées de toutes pièces – notamment un faux rapport. Les Etats-Unis, dont la connaissance des enjeux du terrain pousse à considérer davantage le danger représenté par l’Etat islamique, refusent de rentrer en guerre.

L’attitude extrême opérée par la France, qui refuse encore aujourd’hui de reprendre tout contact diplomatique avec Damas, apporte un soutien objectif à l’Etat islamique. N’oublions pas que ce dernier se fait fort de recruter massivement des jeunes Européens – selon les estimations des USA, la moitié des 30.000 combattants de l’EI en septembre dernier étaient d’origine maghrébine ou européenne. Le régime d’El-Assad a été tellement diabolisé par nos dirigeants et nos médias, souvent à tort, que la propagande de l’Etat islamique fonctionne fabuleusement bien dans l’hexagone. Mais l’image donnée par nos élites au régime syrien n’est pas la seule raison.

Le recrutement, pierre angulaire de l’EI

L’EI prospère sur une posture anti-impérialiste, ciblant l’Occident et son mode de vie comme des injures à l’Islam et, par extension, à l’Homme. Sa propagande est d’autant plus efficace qu’elle s’appuie sur une forme moderne, entre production audiovisuelle à la production soignée – dont des reportages avec des journalistes occidentaux capturés, comme John Cantlie – et forte présence sur Internet. Outre les réseaux sociaux, le groupe se fait remarquer par le « piratage » de nombreux sites et médias, dont TV5 Monde qui arborait sur son compte Twitter, le temps de sa prise de contrôle par les djihadistes, un logo « je suis IS » – détournement du « je suis Charlie » avec « IS », acronyme anglais pour EI.

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Or, la condition des musulmans en France, de plus en plus stigmatisés et poussés hors de l’espace public, conduit logiquement à un sentiment d’injustice, une colère, voire une envie de révolte. Dirigeants politiques et médias, derrière des façades de tolérance, assimilent constamment la croyance et la pratique de l’Islam à l’intégrisme, voire au terrorisme. Ce qui fait figure d’autorité, l’Etat ou la commune, tolère de moins en moins la présence de fidèles musulmans – ce qui va à l’encontre de la laïcité, qui s’attache moins à opprimer les croyants qu’à défaire les liens organiques entre Etat et institutions religieuses. Ainsi, le port du voile, d’abord interdit au collège et au lycée, fait l’objet d’une demande d’interdiction dans les universités et même dans l’accompagnement des sorties scolaires. Le refus de manger du porc, assimilé uniquement aux musulmans dans l’imaginaire collectif d’une bonne part des Français, n’est plus accepté ; et les repas de substitution dans les cantines scolaires, le jour où du jambon est servi, sont supprimés par de nombreuses municipalités.

L’Etat islamique, tenant sa position de premier opposant au diabolique El-Assad et d’organisation qui tient tête à l’injuste Occident, enregistre donc de nombreuses adhésions en France. En juillet 2014, selon un sondage réalisé dans l’hexagone, 3% des personnes interrogées déclarent avoir une opinion très favorable de l’EI et 13% assez favorable, pour 62% d’opinion défavorable et 23% qui ne connaissent pas le groupe. A titre indicatif, le même sondage réalisé en même temps en Allemagne montre 0% de très favorable et 2% d’assez favorable. La condition des musulmans de France, l’intolérance de l’Etat qu’ils subissent, ne sont pas étrangères à un tel résultat.

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Si des centaines de musulmans, d’origine immigrée ou non, en arrivent à prendre le chemin de la Syrie pour honorer le djihad – ou le djihad sexuel en ce qui concerne les filles – c’est autant en raison de la propagande de l’Etat islamique que de leur perception, en France, des injustices. Le recrutement se fait par Internet, peut-être via des imams proches des monarchies pétrolières et d’autres formes rigoristes du sunnisme. Si la propagande est le fruit d’un long travail sur les mentalités, le ralliement à un tel groupe présente des raisons sociales dans l’hexagone. La surreprésentation de la France dans la coalition internationale est d’ailleurs un bon moyen pour focaliser l’attention sur l’opposition de notre pays à l’EI. En réalité, si l’Etat français s’attaque bien aux conséquences dramatiques de la présence de Daech, c’est pour mieux dissimuler sa responsabilité réelle dans les causes de sa naissance – et, notamment, son fournissement massif en combattants.

L’Etat islamique se développe pour deux raisons : la déstabilisation de l’Irak et de la Syrie, conduite activement par les USA et la France, et le recrutement de jeunes Européens, entraîné par la stigmatisation des musulmans par les autorités. Dans l’émergence de cette organisation djihadiste d’un nouveau genre, les pays occidentaux et surtout le nôtre ont une responsabilité écrasante. Il ne suffira ni de frappes aériennes, ni de troupes sur le terrain, ni de la mort d’al-Baghdadi pour mettre fin aux raisons d’être de Daech. L’EI prospère, avant tout, sur les injustices et les mensonges de notre propre pays – et tant que ceux-ci se poursuivront, l’organisation djihadiste aura de beaux jours devant elle.

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