Comment les séries (fictives) façonnent nos vies (réelles)

Le phénomène n’est pas nouveau, mais il prend une ampleur sans précédent. Les séries fictives, diffusées à la télévision ou sur les plates-formes numériques, ont pris une place prépondérante dans la production artistique. En collant parfaitement avec l’augmentation et l’accélération des échanges, elles contribuent à transformer nos habitudes et notre regard sur le monde.


Par Benoit Delrue.
2 500 mots environ. Temps de lecture estimé : 15 minutes. L'horloge du Bilan


La production de séries télévisuelles, tout comme l’engouement qu’elles suscitent, n’est pas un fait nouveau. Le principe du feuilleton existait dans les journaux dès le 19ème siècle, rencontrant beaucoup de succès auprès des lecteurs ; et dès l’apparition du petit écran, ce fut un format privilégié pour les fictions. En France, les téléspectateurs des années 1960 suivaient déjà avec intérêt les aventures de Zorro ou les épisodes de La quatrième dimension, diffusés sur la première chaîne en 1965. Production française, Belphégor rencontra la même année un enthousiasme formidable avec dix millions de spectateurs, soit la moitié des téléviseurs du pays allumés, pour chacun des quatre épisodes. Bien d’autres productions marqueront le public français, aussi diverses que Mission impossible, Columbo, l’Agence tous risques, MacGyver, Friends et Urgences. Si le phénomène n’est pas nouveau, il a évolué au cours des quinze dernières années pour prendre une ampleur sans précédent. L’étudier révèle bien des caractéristiques de la production artistique actuelle, tout comme de nos nouvelles habitudes de consommation.

Le bond qualitatif des années 2000

Un tournant sensible a été opéré à la lisière du 21ème siècle. Jusqu’alors, les séries rencontrant le plus grand succès public et critique consistaient essentiellement en une succession d’histoires. Chaque épisode introduit par un événement déclencheur une nouvelle aventure, que l’on suivra jusqu’à sa conclusion. A l’exception du genre à part qu’est l’anthologie, l’univers et les personnages demeurent pour créer une atmosphère que l’on retrouvera, donc, d’aventures en aventures. Série phare des années 1990, X-Files est un excellent représentant de cette catégorie.

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De nouvelles séries apparurent dans un mouvement – auquel nous allons nous intéresser tout particulièrement dans cet article – dont le principal acteur est la chaîne américaine payante Home Box Office (HBO). Cette dernière est certes connue pour des séries appartenant au genre précédemment évoqué, dont  Sex and the City et Six Feet Under ; mais plus encore, pour des productions d’un genre nouveau, au scénario linéaire traversant les épisodes et les saisons. Reprenant les vieux codes du feuilleton littéraire, en cherchant à y adjoindre une qualité cinématographique, HBO diffusa ainsi des mini-séries comme Frères d’armes (Band of Brothers, 2001), mais surtout des productions longues respectant ce procédé : Oz (à partir de 1997 jusqu’à 2003), Les Soprano (de 1999 à 2007), Sur écoute (The Wire, de 2002 à 2008).

Un soin particulier est apporté à une réalisation qui n’a rien à envier aux grands films, et à un casting dont les budgets grandissants permettent d’y inclure des acteurs renommés, ou des comédiens triés sur le volet par un long travail d’audition. Mais c’est précisément l’écriture de l’histoire elle-même qui donne une dimension supérieure à ces œuvres. Dans des environnements anxiogènes où les enjeux sont lourds, aussi divers que l’univers carcéral, la mafia et la police, la qualité scénaristique et le format très long donnent aux personnages une profondeur encore jamais vue dans l’art audiovisuel. HBO continua sur sa lancée, avec en 2010 le lancement de Treme et Boardwalk Empire – ce dernier étant produit directement par Martin Scorsese, maître du septième art. Elle fut depuis rejoint par d’autres, notamment Canal Plus avec Engrenages et Borgia, AMC avec Mad Men et Breaking Bad, ou encore Showtime avec Dexter et Homeland.

Prenant en compte des dizaines de milliers d’évaluations laissées par les internautes pour chaque série, le site d’Allociné propose sans aucun doute le classement le plus participatif de l’hexagone. Les Français confirment cette tendance nouvelle : les dix séries remportant les meilleures notes proposent, sans exception, des histoires au format long, reléguant loin derrière les sitcom et séries policières classiques qui comptent pourtant de nombreux fans.

Un essor fulgurant qui modèle Internet

Si les séries ont toujours présenté un vif engouement du public, celui-ci semble plus grand que jamais. Le public états-unien est, en la matière, intéressant à observer – tant le phénomène aux USA est un marqueur fidèle de celui en cours ou à venir en France. Alors que les chaînes et les programmes y sont largement plus nombreux qu’en Europe, morcelant de facto l’audience enregistrée par un canal, l’épisode ouvrant la saison 5 de Game of Thrones a été visionné, lors de sa première diffusion sur la chaîne payante, par 8 millions de téléspectateurs. En décembre dernier, le premier épisode de la saison en cours – cinquième également – de la série AMC, The Walking Dead, a été vu par 17,3 millions de téléspectateurs américains en un soir. Chacune de ses audiences marquent un record absolu pour leurs séries respectives. Les deux œuvres citées appartiennent à cette nouvelle catégorie d’ « histoires longues ».

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Cette forme d’art, désormais reconnue de tous, a la particularité de s’être particulièrement bien adaptée à Internet. Le développement des plates-formes de vidéo à la demande est tiré en avant par la diffusion de séries de qualité, et parfois même par leur production. Existant depuis 1999, Netflix a créé l’événement en février 2013 en mettant à la disposition, le même jour, l’intégralité de la première saison de House of Cards – une création originale de la plate-forme numérique avec Kevin Spacey pour acteur principal. Encensée par la critique, cette série lui a fait gagner un nombre d’abonnés considérable, la faisant définitivement passer devant HBO en octobre 2013 – avec respectivement 31,5 et 28,7 millions d’inscrits aux offres payantes. Conscient du rôle prépondérant qu’Internet jouera à l’avenir dans le monde audiovisuel, HBO a répliqué en avril 2014 en concluant un partenariat avec Amazon, qui diffusera ses séries sur sa plate-forme en ligne Prime Video Instant.

Quantité et exclusivité

Le passage au numérique payant se fait plus tardif en France, mais Netflix rencontre un franc succès avec 510.000 abonnés en février 2015, soit 0,7 % de la population moins de cinq mois après son lancement. A titre de comparaison, l’opérateur d’un genre nouveau compte aujourd’hui 3,3 millions d’abonnés outre-manche, soit 6% de la population trois ans après son lancement en Grande-Bretagne. Son concurrent direct dans l’hexagone, Canal Play, revendiquait 520.000 abonnés en septembre dernier – mais il tournerait plutôt autour de 450.000. Si les deux plates-formes proposent des films, leur principal argument publicitaire est la diffusion de séries de qualité. Et pour cause : selon la loi française, ce support ne peut proposer de visionner des films que 36 mois après leur exploitation en salle, contre 4 mois pour la sortie en DVD ou même en service classique de vidéo à la demande. Netflix et Canal Play proposaient donc, fin 2014, près de 150 feuilletons chacune – dont seulement une quinzaine commune.

Le nombre d’abonnés aux plates-formes, s’il n’est pas très élevé en France, n’est que la partie émergée de l’iceberg numérique. Des millions de spectateurs français privilégient d’ores et déjà Internet pour visionner leurs séries préférées, les services de streaming « pirates » et les téléchargements illégaux présentant aujourd’hui une grande qualité. Avec l’accélération de la bande-passante, notamment en fibre optique, il est désormais possible d’obtenir en moins d’une minute un épisode d’une heure en haute-définition (1080 lignes) à peine quelques heures après sa sortie américaine. L’exclusivité, au sens de la capacité à visionner au plus vite le dernier épisode de sa série préférée, est devenue une exigence de premier plan. Ainsi, seulement dix jours après le début de sa diffusion aux USA – et la fuite sur internet des quatre premiers épisodes – la cinquième saison de Game of Thrones avait fait l’objet d’au moins 32 millions de téléchargements sur 18 millions d’adresses IP différentes.

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Pour contrer l’essor du téléchargement illégal, les opérateurs français tentent de s’adapter – et celui qui tire le mieux son épingle du jeu est Orange. L’entreprise semi-publique de télécommunication a lancé en 2008 le bouquet de chaîne Orange Cinéma Séries (OCS), qui se fait fort depuis quelques années de diffuser les séries les plus attendues, avec sous-titrage, seulement 24 heures après leur passage sur les chaînes états-uniennes – et même moins en réalité, compte tenu du décalage horaire et de l’heure classique de 20h55 sur la chaîne française. Dépassant encore cette « limite » pour aller décidément plus vite que les téléchargements de torrent, OCS propose les derniers épisodes de Game of Thrones presque instantanément après leur diffusion américaine, le lundi à 3h du matin. Le succès d’OCS confirme, si besoin était, que l’exclusivité et la rapidité de diffusion est ce que les spectateurs français exigent désormais avant toute chose.

 « Cliffhanger » et « spoilers »

Les phénomènes comme Game of Thrones ou le très récent Daredevil présentent indéniablement une qualité scénaristique qui confirme le niveau atteint par les séries, surclassant peu à peu les productions cinématographiques. Pour autant, toutes ces œuvres présentent des ficelles vieilles comme le roman-feuilleton, au premier rang desquels le « cliffhanger ». Importé des Etats-Unis, comme la plupart de nos séries et habitudes de visionnage, ce terme désigne la fameuse fin ouverte, créant un suspense intenable d’ici à l’épisode suivant. La suite fait nécessairement l’objet de toutes les spéculations de la part du public, ce qui constitue un formidable vecteur de socialisation. Tenus en haleine, les spectateurs partagent entre eux leurs points de vue sur les personnages, sur les détails, sur le développement passé ou possible de l’histoire.

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Gare à ceux qui auraient pris du retard dans leur série favorite : le public d’aujourd’hui est impitoyable et ne laissera pas de répit à ceux qui se laissent distancer. Favorisée par les échanges incessants sur les réseaux sociaux et le regroupement de fans à travers des pages et des hashtags dédiés, la diffusion de l’intrigue est plus rapide que jamais. Le « spoiler » ou « spoil », littéralement « gâcher », consiste donc à divulguer les derniers éléments du scénario à un spectateur qui n’en avait pas la connaissance – et qui se voit donc « ruiné » son plaisir de découvrir par lui-même, devant le dernier épisode, le fin mot de l’histoire laissée en suspens. Phénomène à lui seul, tant il peut susciter une excitation irrésistible ou une colère extrême, le « spoiler » est chassé par certaines communautés de fans et allègrement propagé par d’autres. Provoquant dans toutes les franges du public, en particulier chez les jeunes, des sentiments qui prennent souvent la démesure, il est un révélateur de la place considérable qu’ont prises les séries fictives dans nos vies réelles.

« Binge-watching » et impérialisme culturel

Finalement, le meilleur moyen d’éviter d’être « spoilé » – aïe, décliner en français des termes anglais n’a aucun sens – c’est… de regarder le dernier épisode en même temps que nos amis, voire avant. Telle est la raison de l’intérêt croissant porté à l’exclusivité, à la diffusion le plus tôt possible, qui fait le succès d’OCS. Se coucher à 4 heures du mat’ un lundi pour voir le dernier épisode de Game of Thrones est somme toute un peu débile, mais si ça permet de se prémunir de tout « spoil », ça se tente. Si on prend en compte que c’est un sacré moyen de briller en société, devant nos collègues et camarades, quitte à « spoiler » soi-même pour démontrer son avance sur le commun des mortels, alors ça devient même franchement intéressant. Cette équation à deux francs pouvait sembler franchement barrée il y a encore quelques années, mais c’est un raisonnement davantage accepté dans une France de plus en plus « sérivore ».

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Le pendant de l’équation est la pratique du « binge-watching », le premier mot pouvant être traduit par « se goinfrer ». Pour les spectateurs qui suivent beaucoup de séries diffusées le même soir, ou qui veulent voir au plus vite tous les épisodes d’une saison sortie en une fois – comme Daredevil – c’est même le nec plus ultra. Il s’agit de se faire une séance continue de visionnage, pour voir d’une seule traite trois, quatre, cinq ou six épisodes durant une heure chacun. Selon un sondage mené par la plate-forme elle-même, 61% des abonnés à Netflix affirment pratiquer régulièrement le « binge-watching ». Bien sûr, six heures ne suffisent pas aux plus aguerris et certains se sont réjouis de parvenir à se farcir les treize heures de la dernière saison de House of Cards sans sourciller, quitte à finir le cerveau en bouillie.

Les habitudes des spectateurs changent, et ce n’est pas toujours pour le meilleur. Nulle volonté de notre part de prêcher une quelconque morale ; mais force est de constater que « binge-watching » et autres « spoilers » participent chez beaucoup à considérer l’œuvre comme un produit de consommation quasi-jetable, qui présente beaucoup moins d’intérêt une semaine, un mois ou un an après sa diffusion. L’engouement collectif, permis initialement par la qualité réelle des séries, prend souvent des proportions démesurées en occupant la plupart des sujets de conversation, voire même du temps de réflexion – imaginer la suite de The Walking Dead est certes prenant, mais imaginer la suite de la France ne mérite pas d’être renvoyé aux « sujets chiants sans intérêt » comme le font, souvent inconsciemment, la plupart des Français.

Enfin, le contenu des œuvres elles-mêmes, dans la nature des personnages, le développement scénaristique et les références véhiculées, mérite beaucoup plus de recul de la part du public. Prises pour un reflet incroyablement réaliste de notre monde, les séries de qualité n’en restent pas moins porteuses d’un certain point de vue sur une profession, sur les rapports humains ou sur la société. Ces considérations, même intelligemment critiques, sont une arme de persuasion massive tant elles véhiculent des idées dominantes, selon lesquelles chaque individu choisit son destin, les grands personnages écrivent l’Histoire et non les peuples, le progrès est permis avant tout par des esprits brillants et non par l’association du travail de tous, et bien d’autres concepts des plus répandus.

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Le contenu des séries, le sens dissimulé mais réel des fictions n’est pas l’objet de cet article, et il sera abordé prochainement et régulièrement par Le Bilan. Il est néanmoins important d’évoquer cet aspect. Derrière les séries très diverses dont nous sommes friands, il existe une grande cohésion idéologique, et pour cause : la grande majorité d’entre elles sont le produit de la culture anglo-saxonne. Sur les dix séries préférées par les internautes sur Allociné, deux sont britanniques et huit états-uniennes – et le reste du classement reproduit quasiment cette répartition sans partage. Une authentique hégémonie pèse sur les séries, cet art nouveau qui contribue à transformer un support nouveau – Internet – et à créer des repères nouveaux dans la représentation collective – la culture geek, à laquelle pourraient s’identifier trois jeunes sur quatre. Il n’est pas exagéré de qualifier le présent phénomène d’impérialisme culturel. Un procédé archaïque, aujourd’hui en haute définition.

 Les séries poursuivront leur essor tant elles façonnent Internet et s’y adaptent parfaitement. A titre indicatif, Netflix prévoit d’investir cinq milliards de dollars en 2016, autant que son chiffre d’affaires de l’an dernier, pour se déployer à travers le monde et produire de nouvelles séries – dont « Marseille », un « thriller politique » à la française. Cet art nouveau est en train de transformer pour longtemps nos habitudes culturelles, et de prendre une place centrale dans nos vies et notre regard sur le monde. En tant que spectateurs, il est plus qu’utile de prendre du recul sur nos séries préférées, et d’aiguiser notre regard critique pour les apprécier à leur juste valeur.

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