Le « conflit » israélo-palestinien et son « importation » en France

Si les dirigeants politiques et les médias ne reviennent que sporadiquement sur la situation au Proche-Orient, c’est pour mettre en garde sur son « importation » en France. Cette rhétorique, largement partagée chez les pacifistes de pacotille dans l’hexagone, s’appuie sur les considérations les plus mensongères. Les événements meurtriers en Palestine et leurs répercussions réelles dans notre pays méritent un tout autre regard.


Par Benoit Delrue.
2 300 mots environ. Temps de lecture estimé : 15 minutes. L'horloge du Bilan


Depuis soixante-dix ans, la guerre déchire le Proche-Orient. La création en 1948 de l’Etat d’Israël, sous l’égide d’une ONU naissante, va entraîner un conflit meurtrier dont personne ne semble trouver l’issue. Le « foyer national juif » accepté par la communauté internationale après le génocide organisé par les nazis, se heurte violemment aux populations arabes autochtones. Ne regardant cette situation que de loin, en apparence du moins, les Etats occidentaux au rang desquels la France refusent toute « importation du conflit » sur leur sol. Selon leurs dirigeants politiques, et la quasi-totalité de leurs « grands » médias, cette opposition religieuse n’a pas lieu d’être dans des régimes laïcs – et c’est faire œuvre de paix que de tenir cette posture. L’enquête rigoureuse sur les faits met tout simplement en pièce cette rhétorique pseudo-pacifiste.

5638359873_4bd6d9b160_b

Le « conflit », euphémisme extrême

Les événements, systématiquement présentés comme « le conflit israélo-palestinien », sont l’objet d’une malhonnêteté sans borne dans leur nomination même. Le terme « conflit » mérite qu’on s’y attarde, tant nous sommes en présence d’un euphémisme extrême. Selon le laboratoire de recherche, unique en France, spécialisé dans la signification des mots – le Crisco – le meilleur synonyme de « conflit » est « dispute ». « Opposition » et « querelle » suivent, largement devant « guerre ». La situation en Palestine peut-elle être qualifiée de « dispute » entre juifs et arabes ? Le mot est effroyablement faible pour désigner la guerre la plus longue encore ouverte. Les tueries sont permanentes, et il semble nécessaire de rappeler le bilan de l’opération « bordure protectrice » survenue en juillet 2014. Plus de 2.300 Palestiniens ont perdu la vie dont 1.743 civils, parmi lesquels 302 femmes et 530 enfants – selon l’ONG Euromid Observer for the Human Right – et 11.000 ont été blessés. Ce sont également 66 Israéliens qui ont trouvé la mort, dont six civils. Et ce n’est que le dernier épisode en date d’une sanglante série. Que cette dernière soit qualifiée par tous les responsables politiques d’un synonyme de « querelle » est une injure faite à la réalité.

2132504966_c8bf50fc41_z

La « guerre » se rapproche bien davantage d’une juste considération. Mais pas tout à fait : comme le montre assez clairement le bilan de l’été dernier, les événements ne présentent strictement aucun équilibre entre les deux parties. Or, une guerre laisse entendre, à défaut de « symétrie », un minimum de réciprocité. Elle est menée entre deux Etats, ou au minimum entre deux armées, même en cas de « guerre civile » opposant deux groupes à l’intérieur d’une nation. Tel est l’enseignement à tirer d’une étude des faits, et uniquement des faits. S’il y a guerre, elle est unilatérale et menée par l’Etat d’Israël contre un peuple laissé à lui-même ; par Tsahal, l’une des armées les plus performantes du monde, qui a notamment développé les premiers drones, contre des groupes palestiniens, émanations directes du peuple lui-même, qui ne peuvent être qualifiés d’armée compte tenu de leur équipement et de leur organisation.

Palestinian-loss-of-land-1946-2010

La nature exacte du « conflit » est une colonisation menée par un Etat puissant contre des indigènes contrôlant encore de maigres terres. Le terme « génocide » est démesuré, car Israël vise moins à l’assassinat de tous les palestiniens qu’à l’annexion totale de leurs territoires. Néanmoins, il s’agit sans conteste de l’extermination d’un peuple en tant que peuple. La culture palestinienne est anéantie dans les colonies israéliennes, pour qu’il n’en reste aucune trace. Les terres sont progressivement appropriées, peuplées par les Israéliens, volées aux autochtones à l’encontre de toutes les règles posées – mais pas imposées – par les organisations internationales, ONU en tête. Pour mener à bien cette entreprise, Israël supprime ceux qui lui tiennent tête. Ainsi, les leaders palestiniens sont tués plutôt qu’arrêtés – comme le démontrait le quotidien de gauche Haaretz en novembre 2008. Plus encore, la population palestinienne est maintenue dans les pires conditions.

Sur la nature « religieuse » du « conflit »

Depuis 2002, la Cisjordanie est comprimée derrière un « mur de séparation » de plus de 700 kilomètres, consistant dans les tronçons les plus peuplés en un édifice de béton de 8 mètres de haut – le mur de Berlin en faisait trois et demi, à titre de comparaison – et dans les tronçons les moins peuplés, en une série de barbelés parallèles hautement surveillés ; le tout mesurant de 50 à 100 mètres de large. Sa population est estimée à 2,7 millions de Palestiniens et 500.000 colons israéliens. L’autre territoire palestinien, la « bande de Gaza », connaît un sort pire encore. Il est complètement isolé du monde en raison du blocus total opéré aux frontières par l’Egypte depuis 2012, accentué encore par l’élargissement d’une zone-tampon et le rasage en janvier 2015 de Rafah. La bande de Gaza, petite terre de quarante kilomètres sur six, abrite 1,7 millions d’habitants dans des conditions sanitaires tragiques. Présentant une densité extrême, voyant ses infrastructures vitales – son unique centrale électrique – anéanties par Tsahal lors de l’opération bordure protectrice, Gaza ne reçoit l’aide humanitaire internationale qu’au compte-goutte, Israël décidant de chaque entrée de personnes et de marchandises.

Mural_on_Israeli_wall

Selon les responsables politiques et éditorialistes français, la nature des événements opposant Israël et la Palestine ne fait aucun doute : il s’agit d’un « conflit religieux ». Il est rarement présenté explicitement comme tel, mais il l’est toujours implicitement. L’observateur malhonnête renvoie toujours à la nature cultuelle de cette guerre, appuyant son argumentation arriérée sur le fait qu’Israël est un Etat juif et que les Palestiniens sont musulmans. Selon le même observateur, puisque les musulmans et les juifs se font la guerre « depuis toujours », le « conflit » israélo-palestinien est logique et ne pourra se terminer que si les deux parties font « un effort » pour « vivre ensemble ».

Rien n’est moins vrai. Si la situation est telle en Palestine, c’est pour des raisons uniquement politiques. La Palestine était un territoire administré par une puissance coloniale, les Britanniques – suite au démantèlement de l’empire ottoman. D’un simple « foyer » de peuplement juif, accepté par le gouvernement anglais pour occuper une partie marginale des terres, l’Etat d’Israël est apparu dès la fin européenne de la seconde guerre mondiale. Il trouva de larges soutiens logistiques et financiers auprès des Etats occidentaux et de la grande bourgeoisie – les milliardaires – qui voyaient là un formidable moyen d’expier leur collaboration avec le régime nazi. Devenant dès sa naissance une grande puissance, Israël ne permettra jamais aux arabes palestiniens de trouver le chemin de l’indépendance nationale. Dès lors les résistants autochtones, retranchés dans des territoires où ils sont démunis d’organisation militaire et de moyens de développement économique, tentent de tenir tête à l’Etat hébreu pour sauver leur dignité. La situation géopolitique, à l’échelle régionale ou internationale, confirme la nature entièrement politique de la situation. Etat colonial par essence, Israël se trouve également opposé au Liban et à la Syrie sur son flanc nord, deux républiques laïques – bien que désormais contrôlées en partie par des milices intégristes. Par contre, dans les territoires moins disputés du sud-est, Israël entretient des relations cordiales avec la Jordanie, royaume islamique. L’Arabie saoudite, l’un des régimes fondamentalistes les plus rétrogrades de la planète, est un véritable allié pour Israël – le royaume saoudien ne soufflant mot sur le bilan de l’été 2014.

4402651560_f912a821c5_o

Sur son « importation » en France

Les mêmes éditorialistes et responsables politiques, qui résument la meurtrière colonisation israélienne à un « conflit religieux », mettent en garde sur son « importation » en France. Tout le monde comprend, directement ou indirectement, ce que ça signifie : dans notre grande république laïque, le conflit religieux n’est pas acceptée ; et parce que la situation en Palestine se résume à un conflit religieux, il est hors de question d’en parler dans notre grande patrie des droits de l’Homme.

C’est d’autant plus malhonnête que cette « mise en garde », de type vieux professeur qui fronce les sourcils pour inculquer la sagesse à ses petits élèves, ne s’applique que dans un cas et pas dans l’autre – en l’occurrence quand la Palestine est défendue. La défense d’Israël ne pose aucun problème à ces moralistes pseudo-laïcs français, puisqu’ils la prennent eux-mêmes. En témoignent la présentation même du « conflit israélo-palestinien » dans les « grands » médias, le soutien actif des gouvernements successifs au CRIF qui est devenu au fil du temps un organe ultra-sioniste, a participation active du gouvernement aux institutions ouvertement sionistes comme le CRIF, ou encore la position abominable que François Hollande a prise au début du massacre de l’été 2014 – apportant « la solidarité de la France face aux tirs de roquette en provenance de Gaza » et jugeant qu’ « il appartient au gouvernement israélien de prendre toutes les mesures pour protéger sa population face aux menaces ».

manif

A l’inverse, toute tentative de faire connaître la réalité du conflit est sévèrement rembarrée, renvoyée à une vision « subjective » (sic) du « conflit », voire à de sombres manœuvres communautaristes. Fait unique en France, des manifestations ont été interdites – précisément celles organisées en soutien du peuple palestinien lors de l’opération bordure protectrice. Alors que des synagogues auraient été attaquées en marge de manifestations de solidarité, une thèse largement infirmée par les faits mis au jour par la suite, Manuel Valls s’est voulu implacable. Le 13 juillet, alors que l’incursion de Tsahal dans Gaza faisait des morts par centaines, le Premier ministre a donné ses leçons de morale. « De tels actes qui visent des lieux de culte sont inadmissibles. La France ne tolèrera jamais que l’on essaie, par la violence des mots ou des actes, d’importer sur son sol le conflit israélo-palestinien. » Quelques jours plus tard, il accèdera à la demande du CRIF – « l’interdiction des manifestations en faveur du Hamas » (sic) – et cherchera à empêcher, par la force de l’ordre, la tenue de manifestations de solidarité avec la Palestine.

Faux pompiers, vrais pyromanes

L’expression des dirigeants français sur la question, particulièrement pour procéder à des rappels à l’ordre, vise uniquement à décrédibiliser les défenseurs du peuple palestinien. Accusés systématiquement de propager la haine antisémite, assimilés aux fondamentalistes musulmans, très peu de Français auront publiquement soutenu une vision de la guerre où les indigènes arabes sont les victimes. Intériorisant cette vision malhonnête des événements, de nombreux immigrés d’origine arabe et musulmans de France, conscients de l’injustice en cours, ont préféré s’autocensurer et refuser de prendre parti pour la Palestine, de peur de prêter le flanc aux accusations de radicalisation et de communautarisme.

Bethlehem_Wall_Graffiti_1

Pourtant il est parfaitement clair que les événements en Palestine ont une répercussion sur la France, pour une raison déjà évoquée : ils sont politiques. Dès lors c’est totalement faux de prétendre que « le conflit s’importe », puisque ces évènements s’exportent. Ils influent sur la géopolitique de la région et du monde. Comme tout Etat, Israël fait l’objet de relations diplomatiques particulières entretenues par la France. En l’occurrence, cette relation est franchement amicale. Ce sont donc d’abord les autorités publiques, et par extension les « grands » médias de la pensée dominante, qui participent aux répercussions en France. La vision qu’ils donnent de la colonisation destructrice d’Israël est tellement erronée et insultante qu’ils attisent la haine qu’ils prétendent combattre.

4360569996_cbfc7c2276_z

Insister comme le font nos « élites » sur la nature prétendument religieuse du « conflit » est dangereux, voire criminel. En propageant une vision religieuse du monde, ils nourrissent in fine une vision racialiste de l’humanité. De même, leurs mensonges sont trop gros et trop nombreux pour ne pas provoquer de conséquences. Ceux qui sentent l’hypocrisie sur cette affaire ont tendance, plutôt que de remettre en cause le type de schéma, à retourner le schéma. Les juifs sont constamment ramenés à leur condition de victimes, alors qu’ils exterminent un peuple arabe ? C’est parce qu’ils dominent le monde en façonnant les consciences. La défense inconditionnelle de l’Etat d’Israël, qui n’est pourtant pas une théocratie tendre – il suffit de voir le sort réservé en son sein aux arabes et aux juifs noirs – rend le gouvernement français premier responsable de la propagation de l’idée que le sionisme dirige le monde dans l’ombre. Ce raisonnement pullule à l’heure des « Shoananas » et autres blagues bien senties des apprentis-fascistes Soral et Dieudonné – ce dernier ayant malheureusement quitté son costume d’humoriste quand il a commencé à faire ses vidéos de propagande sur internet.

Leila_Khaled_-_Bethlehem_wall_graffiti_2012-05-27

Finalement, c’est sans doute ce que recherchent les dirigeants politiques et médiatiques français : focaliser l’attention sur la question religieuse, quitte à engendrer un véritable regain de haine raciale, pour la détourner des véritables enjeux de notre monde. Parmi lesquels, la mainmise intégrale sur l’économie d’une bande d’ultra-riches, qui profitent allègrement de la montée du chômage et de la misère. Cette même haute bourgeoisie a tout intérêt à la prospérité d’Israël, un marché prometteur et un bon vecteur d’ « occidentalisation » au Proche-Orient. Les exactions de l’Etat hébreu ne s’arrêteront pas de si tôt, puisqu’il cherchera encore et toujours à étendre ses frontières en faisant payer aux peuples sur son chemin le prix du sang – et puisqu’il est activement soutenu par la grande majorité des éditorialistes et des politiciens, aux Etats-Unis, en Europe et particulièrement en France.

 Ceux qui prétendent refuser toute « importation du conflit » sont précisément les premiers auteurs de la propagation de la haine cultuelle en France. A des années-lumière des considérations simplistes avancées par nos « élites » intellectuelles, la colonisation israélienne se poursuivra, ne cachant pas son objectif final d’extermination du peuple palestinien en tant que tel. Elle se poursuivra, en tout cas, tant que les Français porteront sur cette tragédie le même regard distancé et pseudo-pacifiste, cédant à l’une des propagandes les plus mensongères de notre temps.

Publicités

Une réflexion sur « Le « conflit » israélo-palestinien et son « importation » en France »

  1. Article non sourcé…
    Article ultra orienté…
    Affirmations là ou il devrait y avoir questionnement et ouverture…
    Bref, ton article c’est exactement ce que tu dénonces : une prise de parti totale qui tend à diviser les gens.
    En plus, je trouve que ta vision pyramidale de la société est dépassée. Si les gens sont cons ce n’est pas uniquement à cause du gouvernement qui « fronce les sourcils tel un vieux professeur » et des riches qui montrent des problèmes pour t’endormir et te piquer ton biff… C’est aussi parce qu’ils ont oublié d’avoir un esprit critique pour limiter les dégâts que font les gens comme toi (pro-palestinien ou pro-israélien d’ailleurs, pour moi c’est la même engeance).

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s