La face cachée de la société de consommation

Pour la plupart des Français, la société de consommation désigne précisément l’économie dans laquelle nous vivons. Si les analyses produites à son sujet contiennent des éléments intéressants, elles sont biaisées pour la plupart. Car ce concept ne résume pas à lui seul le régime économique de notre époque, il en oublie même la part centrale. Relier les morceaux permet d’avoir, enfin, une vision claire sur notre monde.


Par Benoit Delrue.
2 400 mots environ. Temps de lecture estimé : 15 minutes. L'horloge du Bilan


L’apparition du terme remonte aux années 1950 quand le philosophe Henri Lefebvre désigna l’état de l’économie par la « société industrielle de consommation dirigée ». Au sortir de la guerre, la reconstruction de la France fut opérée à une vitesse fulgurante, et céda bientôt la place à un phénomène sans précédent. De nouveaux objets, électroménagers notamment, apparurent les uns après les autres et peuplèrent massivement les foyers français. Cette multiplication des produits en types et en exemplaires transformèrent la vie quotidienne, de plus en plus « équipée », mais également la vente de marchandises elle-même. Les premiers supermarchés apparurent dans l’hexagone durant la même décennie, augurant d’une transformation de la distribution. Ainsi, le concept de Lefebvre impliquait à la fois l’industrie, soit une production à grande échelle permettant une massification, et la « consommation dirigée », c’est-à-dire nourrie par une publicité encore naissante à l’époque.

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Le phénomène s’est depuis largement accentué, et la « société de consommation » désigne mieux que jamais, pour les Français, l’économie dans laquelle nous nous trouvons. A la fois signe du progrès et objet de vives critiques sur les rapports sociaux de notre époque, ce concept est à lui seul profondément incomplet. Nous verrons ce qu’il apporte d’intéressant en termes d’analyses, avant de creuser pour révéler ce qu’il cache.

Un éclairage en partie juste sur notre monde

Indéniablement, la société de consommation est une notion intéressante car elle est souvent liée à une analyse critique de notre économie. Elle met le doigt sur l’accélération sans précédent des échanges et sur la quantité gigantesque de marchandises en circulation. De nouveaux produits apparaissent constamment, parfois tirés à des millions d’exemplaires pour être remplacés au bout de quelques années à peine. Dans cette prolifération, nous ne sommes que spectateurs et non acteurs. Soumis au marché et à ce qu’il nous propose, nous achetons de tout, et tout le temps. Nous renouvelons nos habits régulièrement, et si un trou apparaît, nous jetons immédiatement le vêtement usé. Repriser le linge ne se fait plus, et le textile est devenu « jetable ». En ce qui concerne les machines, l’obsolescence programmée a été démontrée par de nombreuses enquêtes. Une petite pièce est placée pour rompre au bout de quelques années, et la plupart des consommateurs vont renouveler leur lave-linge tout entier, peu importe s’il est en bon état hormis le bout de plastique qui a lâché. Parfois le procédé va plus loin, et sur une imprimante Epson, une puce provoquant un message d’erreur au bout d’un certain nombre d’utilisation a même été trouvée. Cette limitation trompeuse a été dévoilée, avec d’autres, par le documentaire « Prêt à jeter » diffusé sur Arte.

Pour nous « obliger » à consommer, même quand nous n’en avons pas besoin, l’omniprésence de la publicité joue un rôle crucial. Passant des couloirs de métro à tous les écrans lumineux qui peuplent notre société, de notre poche au bord de la route en passant par les téléviseurs inclus dans les magasins, la propagande publicitaire façonne notre esprit en créant constamment de nouvelles envies. Elle est même de plus en plus ciblée. Google et Facebook se spécialisent ainsi dans l’exploitation des données personnelles pour proposer des pubs en fonction de nos recherches et de nos « likes », parfois en les revendant à prix d’or à de grosses compagnies. Le désir est ainsi suscité jusqu’à ce que le consommateur soit convaincu d’acquérir le dernier produit à la mode. Plus encore, la publicité crée tout un environnement dans lequel l’ « attentisme » est permanent. Nous sommes tous focalisés sur un produit qui vient de sortir ou sur l’un objet « révolutionnaire » bientôt commercialisé. Le progrès technologique permet ainsi des réalisations formidables, mais participe d’autant plus à réduire la durée de vie des biens que nous achetons. Ceci crée, derrière une vitrine aseptisée, une économie du gaspillage qui déverse ses déchets par millions vers les pays pauvres ou dans la mer.

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Autre aspect critique à retenir, celui de l’identité du consommateur. Dans notre société, l’ensemble de la construction de l’identité sociale de l’individu se fait par sa consommation. Le « style vestimentaire », le modèle de téléphone portable, le type de nourriture qu’on achète, la décoration d’intérieur sont autant de marqueurs sociaux devenus indispensables. Depuis le choix des jouets dans le catalogue de Noël, ils conditionnent notre personnalité et nous façonnent. Ainsi, nous ne vivrions plus « par nous-mêmes » mais seulement « à travers la société de consommation ». L’individu libre et défini par ses idées aurait cédé la place au consommateur abruti. Ces affirmations ne sont vraies qu’en partie.

L’intenable absence de la production

Le grand problème des analyses sur la société de consommation, c’est qu’elles oublient une bonne moitié de l’économie : la production. En tant que préalable à toute consommation, il s’agit même de la partie centrale de tout système économique. Avant d’être distribuées et consommées, les marchandises sont d’abord produites. Moins familière, l’analyse de la production est cruciale pour identifier réellement la société dans laquelle nous vivons.

La production de notre époque suit un processus élaboré scientifiquement pour suivre une rentabilité maximum, ce qui signifie dans la plupart des cas, une quantité maximum. Par nature, elle autorise peu de considérations sur la préservation des ressources naturelles ou même la qualité du produit lui-même, ce dernier bénéficiant de toutes façons d’un bel emballage. Depuis le « taylorisme » mis en place au début du 20ème siècle, visant à une division scientifique du travail, la production a été transformée. Elle est passée d’une chaîne « humaine », occupée par de nombreux employés qui effectuaient chacun un ou deux gestes, à une chaîne « automatisée ». La robotisation, qui a remplacé de nombreux gestes humains par des mouvements de machines, a considérablement réduit le nombre de travailleurs affectés à la fabrication matérielle. Dans les chaînes de production contemporaines, chaque individu occupe une place absolument nécessaire. Si deux postes de travail peuvent être optimisés pour n’être plus occupés que par un salarié, ils seront fusionnés pour « créer de la synergie ». Chaque employé est donc devenu beaucoup plus productif, gérant à lui seul une très grande quantité de marchandises. Comme les exigences de qualification, passant de celle d’un ouvrier spécialisé à celle d’un quasi ingénieur, les cadences de travail et la pression sur les épaules des travailleurs en poste se sont accrues.

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Néanmoins certaines fabrications nécessitent encore, par optimisation budgétaire ou par nécessité matérielle, d’être effectuées par une succession de gestes humains. C’est le cas d’un certain nombre de produits « technologiques » comme les ordinateurs, les écrans plats et les smartphones. Parallèlement à l’automatisation extrême que nous constatons dans les pays « développés », dont la France, les chaînes de production ont suivi une double transformation, structurelle et géographique. La recherche de profits maximum a conduit les multinationales à séparer leurs activités, à constituer des filiales, à multiplier le recours aux sous-traitants à tous les échelons. L’activité économique se retrouve complètement morcelée, une grande entreprise se transformant en une pyramide complexe d’unités de production. Il s’agit le plus souvent de montages astucieux pour échapper à la fiscalité et à la réglementation du travail, généralement plus contraignantes avec les grands groupes qu’avec les PME. Intimement liée à cette évolution structurelle, l’expansion géographique des chaînes de production répond à une obsession : la recherche du « coût du travail » le plus bas. Par l’accroissement continu des quantités de marchandises produites, donc des quantités de matières premières et secondaires achetées, les coûts de production ont pu être considérablement réduits ; pour l’être encore davantage, les grands groupes recherchent la main d’œuvre la moins chère. C’est ainsi que la plupart des entreprises françaises, pour produire des marchandises destinées au marché français, s’installent – par le biais de filiales et sous-traitants – dans les pays où le droit du travail est le plus reculé. Ce qui est un non-sens pour 100 exemplaires devient une perspective juteuse pour 100.000 ; les coûts de transports, appliqués à un grand nombre de marchandises, deviennent presque négligeable rapporté à chaque unité. C’est ainsi qu’Auchan produit ses vêtements pour ses acheteurs français dans des immeubles fissurés au Bengladesh, ou que des coquilles Saint-Jacques françaises font l’aller-retour en Asie du Sud-Est pour être traitées avant d’apparaître fièrement sur nos étals avec le tampon « made in France ».

Cette recherche de rentabilité, opérée par les propriétaires des grandes entreprises, produit un grave non-sens. Non seulement les Français importent la grande majorité de ce qu’ils consomment, avec ce que ça signifie comme encombrement sur les routes commerciales, mais notre pays est progressivement dépourvu d’une véritable production nationale, et se retrouve à la traîne dans le domaine de la recherche appliquée et du développement technologique.

Le capitalisme, vrai régime actuel

Le seul concept de « société de consommation » nous prive de l’éclairage apporté par l’analyse de la production. Il induit souvent une hiérarchie dans le monde moderne selon un rapport simpliste, entre « les pays riches qui consomment » et « les pays pauvres qui produisent ». Le véritable rapport de hiérarchie sociale se situe entre ceux qui fournissent la main d’œuvre et ceux qui l’emploient. Ces derniers sont les propriétaires des grands capitaux, qui possèdent les parts importantes des grandes entreprises. Par cette propriété du capital, ils influent sur l’ensemble de l’économie pyramidale servant la société-mère, possèdent les moyens de production de grande valeur – les terres, les immeubles, les machines, les marques et les brevets. Ils ne sont qu’une poignée à décider de la production mondiale. Il s’agit des 67 identifiés l’année dernière par Oxfam comme possédant autant de fortune que la moitié de l’humanité, et de leurs amis – le cercle autour du point. En France, une cinquantaine de familles milliardaires détiennent l’essentiel des banques, des entreprises de production agricole et de transformation alimentaire, des grandes chaînes de distribution, et des grands opérateurs de communication et de médias. Ils forment une classe sociale au sein de laquelle la concurrence fait rage, mais qui témoigne d’une forte solidarité dans son rapport à la société ; le terme pour la désigner, connoté « archaïque » mais correspondant avec le plus de justesse à la réalité sociologique et historique, est la grande bourgeoisie. Cette classe dominante est précisément celle qui a façonné la « société de consommation » et qui en tire des profits gigantesques.

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Les Français sont de grands consommateurs mais ils sont également les producteurs, les travailleurs qui fournissent la main d’œuvre, dans leur immense majorité. Ils sont soumis aux « mécanismes du marché » – en fait au bon vouloir des propriétaires du grand capital – dans le travail qu’ils opèrent, subissant une pression accrue et une absence de reconnaissance malgré la grande productivité dont ils font preuve, et dans la « mondialisation » actuelle. Cette dernière voit, toujours, la recherche de la main d’œuvre la plus « compétitive », c’est-à-dire la moins chère. C’est ainsi que le choix de notre nation, permis par notre formidable époque de libertés, se limiterait à deux options : continuer à voir s’échapper la production industrielle et scientifique vers d’autres cieux, ou accepter une baisse drastique du coût du travail, ni plus ni moins la diminution généralisée de nos salaires. Ce choix, dans lequel les grands propriétaires privés sont toujours gagnants, est inhérent à notre système économique : le capitalisme.

Remettre le concept sur ses pieds

Henri Lefebvre, quand il a inventé son expression, ne cherchait pas à ce qu’elle désigne l’économie dans son ensemble, mais l’état actuel de l’économie capitaliste. Philosophe marxiste, très attaché aux travaux intellectuels de Lénine, il portait avant tout une analyse du régime occidental à travers les classes sociales et leurs rapports de force. Comme Michel Clouscard le développera plus tard dans son Capitalisme de la séduction, la société de consommation est un concept qui doit être pris comme « façade » du capitalisme. Ce qui est critiqué, outre l’insupportable gaspillage opéré par l’avalanche de marchandises et la surexploitation des ressources naturelles par une recherche aveugle de profits, est justement la propagande visant à transformer dans l’imaginaire collectif le travailleur en consommateur.

C’est précisément ce que nous pouvons observer aujourd’hui : qu’il encense les formidables progrès de notre époque, ou qu’il critique virulemment la société de consommation, l’individu se définit avant tout comme consommateur et se trouve persuadé qu’il n’a aucune prise sur le monde actuel, si ce n’est en modifiant sa consommation. Cette intériorisation de la faiblesse présumée empêche les Français de se voir comme producteurs, de faire le lien entre le travail qu’ils fournissent dans leur entreprise et le vaste monde, et d’imaginer qu’ils peuvent infléchir la société par leur production elle-même – ou l’absence de production, notamment par la grève.

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L’identité de classe, bien réelle, par laquelle se définissaient les Français a donc été remplacée par une fade identité de consommation. Il y aurait des consommateurs informés ou non, intelligents ou bêtes voire bons ou mauvais. Les voix-off nous le répètent dans les reportages : changer le monde par des « gestes du quotidien » est possible, une « consommation responsable » permet d’améliorer progressivement l’avenir. Cette petitesse éloigne autant de la vérité que de l’action. Pour s’en rapprocher à nouveau, il est nécessaire de toujours lier l’analyse de la consommation à celle de la production, et de prendre la société contemporaine pour ce qu’elle est, c’est-à-dire un régime capitaliste qui façonne les esprits mieux que jamais.

Que l’on y soit favorable ou qu’on s’y oppose, la société de consommation est un leurre intellectuel. Prise en tant que telle, les analyses qui en découlent sont intéressantes mais profondément incomplètes. La société de consommation est avant tout la façade moderne du capitalisme, non seulement qui assure un profit maximum à la grande bourgeoisie, mais qui éloigne les Français de leur véritable identité sociale à travers une image de consommateur visant à gommer les antagonismes de classes. Remis sur ses pieds, la société capitaliste de consommation dirigée est un concept riche en enseignements.

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