Pour en finir avec « la gauche » et ses fantasmes

Elle est invoquée à toutes les sauces : la gauche, en tant que concept, est un objet étrange. Elle connaît autant de définitions que de partisans. Ceux qui cherchent à l’élever au rang d’idéal construisent leur propre impasse. Il est grand temps d’en finir avec ces fantasmes.


Par Benoit Delrue.
4 600 mots environ. Temps de lecture estimé : 25 minutes. L'horloge du Bilan


« La gauche peut mourir » : cette phrase du Premier ministre, qui se définit davantage « républicain » que « socialiste », suscite la colère chez les tenants d’une gauche plus « authentique ». Ceux-ci répliquent à Manuel Valls qu’il n’est pas « fidèle » aux « valeurs » de la gauche. Ces valeurs, si elles sont rarement définies avec clarté, font néanmoins l’objet d’une ferveur inouïe. On la retrouve au parti socialiste (PS), notamment chez ses « frondeurs », comme chez la plupart des sympathisants d’Europe-écologie les Verts (EELV) ou de Nouvelle Donne. Le représentant le plus emblématique de cette singulière dévotion est sans conteste Jean-Luc Mélenchon, fondateur du Parti de Gauche et membre du Front de Gauche (FdG). Son électorat, jusqu’à quatre millions de Français, témoigne d’un attachement à « la gauche », prise pour modèle – notamment pour juger de l’action de l’exécutif socialiste. « Ce n’est pas la gauche qui est au pouvoir, c’est une variété de droite » lançait le tribun en novembre dernier. Et de répéter, ce 25 avril encore sur LCI : « Hollande ne fait rien de gauche ».

Définitions tous azimuts

Paradoxalement, les accusations de Mélenchon sont graves et lourdes de sens, mais demeurent d’un flou confondant pour la plupart des observateurs. François Hollande et le PS sont clairement à gauche pour une majorité de Français. Leur vision affichée de l’école, de la justice et de l’immigration en est la preuve, si besoin était. Là où les partisans de droite trouvent des clivages fondamentaux, voire une politique qui met en danger l’avenir du pays, ceux du Front de Gauche ne voient qu’une façade mensongère. Ces derniers se font les chantres du « peuple de gauche » et de ses attentes. Si l’existence d’un tel peuple en France peut être mise en doute, il est vrai qu’un nombre important de Français témoignent d’un fort attachement à la gauche, prise pour référence. C’est le cas de l’électorat du FdG, qui a culminé à quatre millions de voix au dernier scrutin présidentiel. Mais « la gauche » semble connaître autant de définitions que d’adeptes.

Ces définitions se basent surtout sur des valeurs. La solidarité, la tolérance, l’égalité ou la justice sociale sont autant de notions qui feraient la gauche. A mi-chemin entre le sentiment, la conviction et la vertu, ces idées présentent cependant une définition brumeuse. Elles font elles-mêmes l’objet de nombreuses interprétations quant à leur application dans le monde réel. Qu’importe, pour ses partisans, la gauche ne se résume pas à des valeurs, elle se caractérise aussi par de formidables expériences. En France, 1936, 1968 et 1981 seraient de ces « grands moments » dans lesquels la gauche a montré toute sa grandeur pour faire avancer le pays. Les plus fervents sympathisants citent régulièrement ces dates pour justifier leur attachement. Il semble néanmoins que la vision positive partagée aujourd’hui sur ces épisodes historiques relève davantage d’un regard tendre, conforté par la transmission de générations en générations des expériences personnelles, que d’une étude sérieuse. Il est pourtant essentiel de connaître la nature exacte de ces dates politiques, tant elles sont prises pour référence.

La vraie histoire de la gauche française

Dans l’imaginaire collectif, la gauche remonte à 1789, quand l’Assemblée constituante, réunie à Versailles, se divisa entre les partisans et les opposants au veto royal ; les seconds se placèrent sur la gauche du bureau. Mais cette disposition de circonstances n’entraîna pas de suite dans la définition des formations politiques de la première République. Il faudra attendre plus d’un siècle avant que la gauche n’apparaisse dans le paysage politique français. Le clivage entre monarchiste et républicains céda la place à une nouvelle polarisation, issue de l’affaire Dreyfus et du rapport à la religion. Fondé en 1899, le « Bloc des gauches » rassemble radicaux et socialistes et fut élu en 1902. Ce gouvernement, dont la ligne politique est définie presque exclusivement par l’anticléricalisme, aboutira à la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905.

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Dans la première moitié du 20ème siècle, la première force politique de gauche, le parti radical, alterne entre gouvernements marqués à gauche et coalition nationale avec la droite. La SFIO, créée en 1905 par le regroupement des socialistes, se déchire à la mort de Jaurès entre opposants à la guerre impérialiste et partisans de l’Union sacrée. En 1920, la SFIO connaît une scission lors du congrès de Tours : les trois quarts de ses délégués rejoignent l’internationale communiste et fondent le PCF, un quart refusent cette adhésion et maintiennent la SFIO. Après un Cartel des gauches entre radicaux et SFIO en 1924, qui poursuivra la politique anticléricale du Bloc, le « danger fasciste » pousse à partir de 1934 à un rassemblement de la gauche. Le Front populaire connaît en 1936 un succès fulgurant, avec 167 députés radicaux et divers-gauche, 147 socialistes et 72 communistes élus à la Chambre. Le gouvernement Blum mène une politique en faveur des employés : augmentation moyenne des salaires de 12%, semaine de 40 heures, création des congés payés et des allocations chômage. Mais cette « embellie dans les vies difficiles », selon la formule du socialiste, est de courte durée. Le Front populaire se divise, notamment avec les communistes, sur la question coloniale ou sur la guerre d’Espagne. Dès février 1937, Blum annonce une « pause » dans les réformes, avant de démissionner en juin. En 1938, le radical Daladier redevient président du Conseil et annonce « remettre la France au travail ». Il réinstaure la semaine de 48 heures, signe les accords de Munich et interdit le PCF. En 1940, c’est à une écrasante majorité que l’Assemblée nationale, élue en 1936, confie les pleins pouvoirs au maréchal Pétain.

Divisions et réalité de la gauche

La Libération voit, avec le gouvernement provisoire du général de Gaulle et des communistes, une série de mesures généralement imputées à la gauche. La Banque de France et les quatre plus grandes banques françaises, les onze plus grandes compagnies d’assurance, les compagnies de gaz et d’électricité, les mines, les transports aériens et Renault sont nationalisés. La Sécurité sociale, les allocations familiales, les comités d’entreprise et le statut de la fonction publique sont créés. Les femmes obtiennent le droit de vote. L’avènement de la quatrième République voit l’exclusion des communistes du gouvernement, et la constitution de la « troisième force », en opposition au PCF et au RPF gaulliste. Cette coalition entre les socialistes, les radicaux et le centre-droit gouvernera jusqu’en 1951. Seul gouvernement de gauche de la quatrième, celui de Guy Mollet réunit, en 1956, les socialistes, les radicaux-socialistes et l’UDSR de Mitterrand. Il vote la troisième semaine de congés payés, mais poursuit en Algérie la guerre contre les indépendantistes, faisant passer les troupes sur place de 200.000 à 450.000 soldats en cinq mois.

La cinquième République divise également la gauche, sa constitution en 1958 trouvant tant l’appui des socialistes et des radicaux que l’opposition des communistes. Elle finit néanmoins par conforter le clivage entre la droite et la gauche. Le pouvoir gaulliste jusqu’en 1974, puis chrétien-démocrate avec Giscard d’Estaing, est ancré à droite. Si 1968 voit l’apparition d’une flopée de partis gauchistes, la « troisième force » comme coalition entre socialistes, radicaux et chrétiens-démocrates est en vigueur jusqu’en 1972, après la création du Parti socialiste, à l’ « union de la gauche » entre le PCF et le PS. Celle-ci donnera lieu à l’élection de François Mitterrand, en 1981. La cinquième semaine de congés payés et la retraite à 60 ans sont votées tandis que le Smic augmente de 10% au 1er juin, mais c’est davantage sur les questions sociétales que le nouveau pouvoir se démarque. L’autorisation des radios libres, l’abolition des tribunaux militaires et de la peine de mort, la dépénalisation de l’homosexualité et la décentralisation marquent les esprits. Pour se maintenir dans le système monétaire européen, le gouvernement lève le pied sur les réformes économiques opère un « tournant de la rigueur » logique, vu l’adhésion sans faille des socialistes au projet de construction européenne, autre sujet de discorde avec les communistes.

En 1997 arrive au pouvoir la gauche plurielle, qui réunit les socialistes, les communistes, la nouvelle force politique que sont les écologistes, et ce qu’il reste des radicaux. Le gouvernement Jospin, là encore, se démarque de la droite par ses mesures sociétales : accueil des étrangers et des gens du voyage, mise en place de l’aide médicale d’Etat (AME) et de la couverture maladie universelle, création du Pacs. Sur les questions économiques, hormis l’institution de la semaine de 35 heures en échange de l’annualisation du temps de travail, la politique de la droite est poursuivie, faisant de la gauche plurielle le gouvernement de la cinquième République qui a le plus privatisé.

Il manque quelque chose

A la lumière de l’étude historique de la gauche et du PS en particulier, la politique conduite par François Hollande depuis 2012 ne relève d’aucune rupture. Définition du camp politique essentiellement sur les questions de société, comme l’école et le rapport aux religions, respect des marges de manœuvre imposées par l’Europe, proximité des mesures économiques avec celles prises par la droite. Les 60.000 créations de postes dans l’Education nationale, le rejet de tous les permis d’exploitation du gaz de schiste, le renforcement de l’accessibilité de l’AME, le mariage et l’adoption ouverts aux homosexuels, l’encadrement des loyers, la suppression des peines planchers ou plus récemment la généralisation du tiers-payant s’inscrivent dans la plus pure tradition de la gauche française.

Pourtant, les critiques envers l’exécutif socialiste, jusqu’au sein même du PS, se font virulentes. N’hésitant pas à accuser Hollande et Valls de renoncement voire de trahison vis-à-vis des valeurs de la gauche, les reproches s’accompagnent d’un sentiment de « trop peu ». L’impression qu’il manque quelque chose est forte chez un Mélenchon qui juge que « la seule mesure de gauche » qu’aura prise Hollande est le mariage pour tous. Quelque chose manque en effet, mais moins dans la politique menée par l’actuel gouvernement socialiste que dans l’analyse des dévoués à la gauche. L’histoire politique n’explique pas à elle seule l’amélioration de la condition des travailleurs de France imputée à la gauche. Et pour cause : cette amélioration résulte avant tout du combat mené par les travailleurs eux-mêmes.

Les classes sociales, pièce manquante

L’étude approfondie de notre civilisation conduit à considérer l’existence d’une infrastructure économique, souvent inconsidérée dans les enquêtes sur l’Histoire politique. Elle est pourtant centrale, dans le développement des forces productives qui permit l’expansion effrénée des richesses, comme dans la définition des rapports sociaux. Composées en fonction d’un certain rapport à la production, les classes sociales exercent entre elles un rapport de force permanent, en évolution constante. Etudier les rapports de classe apporte un éclairage fondamental sur l’Histoire politique française.

A la tête de notre société contemporaine se trouve la grande bourgeoisie, distinguée par la propriété du grand capital – les terres, les immeubles, les machines, les brevets d’invention, les moyens de production de grande valeur – et par l’exercice du pouvoir réel, celui sur la production nationale. Ses meilleurs soutiens se trouvent dans la classe intermédiaire, composée des dirigeants de l’Etat, hauts fonctionnaires et directeurs d’institutions publiques, des cadres dirigeants des grandes entreprises, jusqu’aux simples cadres dans les entreprises de moyenne importance. Cette classe assure, consciemment ou inconsciemment, l’organisation de la production et la bonne conduite des affaires pour le compte des propriétaires de grands capitaux. L’écrasante majorité des dirigeants politiques en font partie. La petite bourgeoisie, qui possède ses propres moyens de production mais se trouve par le jeu du marché complètement assujettie à la grande, est constituée des petits et moyens patrons, des médecins, avocats, artisans, agriculteurs. Souvent attachée aux traditions, nostalgique d’un temps où elle exerçait à l’échelle locale un pouvoir bien plus important qu’aujourd’hui, elle défend généralement l’ordre social en portant un regard négatif sur une réglementation et une fiscalité qu’elle juge toujours trop lourdes.

La quatrième et dernière classe sociale, composée de l’ensemble des employés exécutifs du privé et du public quels que soient leur niveau d’instruction ou leur confort de vie, ainsi que les millions de privés d’emploi, rassemble l’immense majorité des Français. C’est dans leur rapport à la production que les membres de cette classe trouvent leur point commun, en tant que simples travailleurs dépourvus de capital – propriété des moyens de production -, cantonnés au poste de travail qu’on lui assigne, répétant les mêmes gestes, n’ayant aucun pouvoir décisionnaire sur le processus productif. Cette grande majorité de la nation, c’est la classe ouvrière. Cette dernière, qui a disparu des consciences à mesure que la France s’est tertiarisée et que la notion mensongère de classe « moyenne » s’est diffusée, est parfaitement d’actualité. En tant que grande classe sociale du peuple français, non seulement elle œuvre à la richesse nationale par son travail en n’en récoltant que les plus maigres fruits, mais elle est la clé pour comprendre ce qu’on entend le plus souvent par « la gauche ».

Toute mesure, toute réforme politique n’existe que pour deux raisons : parfois, pour simplement adapter le cadre existant à de nouvelles exigences ; presque toujours, pour acter une évolution du rapport de forces entre les classes. Si la modification des rapports de force entre les classes exige toujours un changement politique, aussi minime soit-il, c’est pour maintenir coûte que coûte l’ordre social. La grande bourgeoisie cherche toujours à s’octroyer un pouvoir et un profit maximums, dans un cadre économique qui lui est, par nature, largement favorable. Le pouvoir politique constitué, par nature, de délégués, adapte jour après jour, année après année, le cadre pour assurer la pérennité du système et éviter toute révolte de grande ampleur. La politique est l’art du compromis ; et c’est, avant tout, l’art du compromis entre les classes.

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L’éclairage du mouvement ouvrier sur « la gauche »

Apparue tout au long du 19ème siècle, avec le remplacement progressif du servage et du compagnonnage par le salariat, la classe ouvrière occupe dès lors une place centrale dans l’Histoire de France. A mesure qu’elle s’organise, à travers les associations, puis les syndicats et les partis, elle transforme le paysage politique à son avantage. Ainsi, les premiers socialistes se sont définis comme parti ouvrier bien avant de se définir comme « de gauche ». Leur apparition sur le devant de la scène politique n’a pu être permise que par la lutte incessante menée par les travailleurs pour leur dignité. Il est nécessaire de comprendre que l’évolution de la lutte des classes, en particulier en faveur de la classe ouvrière, n’entraîne pas de changement politique selon un schéma mécanique mais en suivant un mouvement dynamique. Ainsi la semaine de 40 heures ne sera définitivement adoptée qu’en 1945, alors qu’elle est une revendication centrale de la classe ouvrière depuis l’aube du 20ème siècle.

Créée en 1895, la CGT joue un rôle fondamental dans l’évolution politique de la France et dans la plupart des mesures attribuées à « la gauche ». La naissance de la centrale syndicale est sans conteste un acte fondateur du mouvement ouvrier, en tant que mouvement de la classe ouvrière par elle-même et pour elle-même. De 100.000 adhérents en 1902, la CGT passe à 700.000 en 1912, et enfin un million et demi en 1919. Cette évolution réelle des rapports de force en France, par la progressive prise de conscience de la classe ouvrière d’elle-même, n’entraîne pas immédiatement d’évolution politique. Elle est néanmoins la première raison des rares mesures du Cartel en 1924 dans le domaine du droit du travail, notamment le droit pour les fonctionnaires de se syndiquer ou l’amnistie des grévistes de 1920, quand deux millions de salariés cessèrent le travail – et notamment ceux du rail pour la nationalisation des chemins de fer.

Les années 1920 marquent une première division du mouvement ouvrier. La CGT-U et la CGT reflètent la séparation entre révolutionnaires de la SFIC et réformistes de la SFIO, tandis qu’une confédération française des travailleurs chrétiens est constituée dès 1919. Face au danger fascistes, les deux premières opèrent un rapprochement à partir de 1934, redonnant de la force au mouvement ouvrier ; si bien que le radical Daladier, pourtant des plus modérés à gauche, prononcera son fameux discours sur les « deux cents familles » de la grande bourgeoisie lors du congrès du Parti radical. En mars 1936, la réunification de la CGT autour d’une ligne dure donne à la classe ouvrière une influence sans précédent : deux mois plus tard, le Front populaire représente la nation. La victoire électorale s’ensuit immédiatement une mobilisation générale déclenchée comme une traînée de poudre. Début juin, 12.000 grèves sont recensées et, fait inédit dans l’Histoire, 9.000 voient des occupations d’entreprises. Ce mouvement poussera le gouvernement Blum à prendre les semaines suivantes toutes les dispositions qu’on lui prête, des accords de Matignon aux congés payés.

Apogée et déclin de la classe ouvrière

La CGT compte quatre millions d’adhérents en 1937 puis, après les années sombres de l’occupation durant lesquelles bon nombre de syndicalistes animeront la résistance, revendique cinq millions et demi de syndiqués en 1946, près de la moitié des salariés. Cette apogée s’accompagne d’une période de compromis national qui voit pour la première fois la nomination de ministres communistes, ainsi qu’une vague de nationalisations sans précédent. Ne pouvant alors freiner la syndicalisation des travailleurs, les adversaires du mouvement ouvrier joueront la carte de la division, qui s’avèrera payante.

Une scission de la CGT apparaît en 1947 avec la naissance de Force Ouvrière, appuyée logistiquement et financièrement tant par les syndicats américains que la CIA pour contrer « l’influence des communistes dans les syndicats européens ». Très contestataire dans ses déclarations nationales, les syndicats d’entreprise appartenant à FO sont souvent plus modérés que ceux affiliés à la CGT, créant une véritable aubaine pour le patronat. Parallèlement, la CFTC entame un long chemin vers la laïcisation pour gagner à elle les CGTistes non-politisés, ce qui aboutira à sa transformation en CFDT en 1964. Ces années demeurent néanmoins celles d’un conflit de classe violent qui donnera lieu à de nombreuses victoires ouvrières. Mai 1968 fut très marquant pour la jeune génération du baby-boom, qui en a surtout retenu le mouvement étudiant. Mais si celui-ci participe activement à l’émergence d’une flopée de groupuscules gauchistes, avec l’arrivée sur la scène politique de partis maoïstes et trotskistes, il est beaucoup plus intéressant à considérer du point de vue de l’ensemble du mouvement ouvrier. La « libération des mœurs » est moins une nouveauté juvénile que l’aboutissement du combat longtemps mûri par la classe ouvrière, dans ses revendications pour l’égalité des sexes ou le droit à disposer de son corps. Cette expérience est surtout le plus grand mouvement de grève jamais organisé en France. Fin mai, cinq millions de salariés ont volontairement cessé le travail, et ce sont au total dix millions d’employés qui ne travaillent pas. Les accords de Grenelle se solderont par une augmentation du salaire minimum interprofessionnel de 35%, et une augmentation moyenne des salaires de 10%. En 1969, la quatrième semaine de congés payés est adoptée par le gouvernement gaulliste.

Jusqu’aux années 1970, les syndicats de salariés se distinguent par le recours fréquent à la grève, l’emploi de méthodes dures, la revendication de mesures radicales pour récupérer les richesses produites dans l’entreprise. Même la CFDT souscrit à ces méthodes, souvent soudée à la CGT dans les conflits au sein des entreprises. Ultime acquis des grandes heures du mouvement ouvrier, l’indexation du salaire minimum sur la croissance, alors soutenue en période des Trente glorieuses. Le Smic va plus que quadrupler entre 1970 et 1980, alors que des gouvernements de droite se succèdent. Entre 1980 et 1990, comprenant toute la période d’« union de la gauche », il va tout juste doubler. Les années 1980 voient un détachement des méthodes « dures », et notamment de l’usage de la grève. Les générations passant, la combativité caractéristique laisse petit à petit place à la participation plus franche dans les « cadres de négociation » instaurés par la loi et, in fine, par la grande bourgeoisie. Cette dernière parvient à disparaître de l’imaginaire collectif en tant que classe, laissant simplement place à des citoyens « aisés », à des « travailleurs » acharnés qui ont « réussi » à devenir riches. La conscience de classe s’estompe.

Le mouvement ouvrier va poursuivre sa division. Une dizaine de syndicats et fédérations autonomes se rassemblent en 1981 pour donner le G10, qui deviendra à la faveur de scissions radicales de la CFDT, l’union syndicale Solidaires. Cette dernière entend occuper le champ contestataire en multipliant les critiques à l’égard de la CGT, qui est attaquée d’autre part par une CFDT qui assume de plus en plus sa ligne « réformiste ». Parallèlement, la fédération de l’Education nationale, qui avait pris son indépendance de la confédération à l’après-guerre, se divise en 1993 entre ceux qui revendiquent encore un héritage du mouvement ouvrier et de la CGT, créant la fédération syndicale unitaire (FSU), et ceux qui revendiquent une totale autonomie politique et historique, participant à la fondation de l’union nationale des syndicats autonomes (UNSA). L’avalanche de sigles formalisent le morcellement réel des organisations de la classe ouvrière. Et plus les syndicats sont divisés, moins ils sont crédibles aux yeux des travailleurs. 70% des Français ne font plus confiance aux syndicats pour les représenter selon les dernières enquêtes d’opinion. La baisse drastique du taux de confiance est un peu conjoncturelle, ce dernier revenant à 53% des sondés lors du mouvement des retraites de 2010, mais elle est essentiellement structurelle. La perte de la conscience de classe et la division syndicale n’ont pu qu’éloigner les Français des confédérations, résumées dans l’imaginaire collectif à de vieilles chapelles qui connaîtront, bientôt, la disparition pure et simple.

La gauche n’est pas le parti de la classe ouvrière

L’Histoire politique nous enseigne que la gauche française est un camp politique qui s’est toujours défini d’abord par son progressisme sur les questions sociétales, camp que les partis ouvriers ont toujours préféré à celui du conservatisme et de la tradition. Il n’est pas possible de taxer Hollande d’un quelconque « renoncement » tant la nature opportuniste du Parti socialiste, et de la SFIO avant lui, est évidente. Créée en 1920 sur une ligne réformiste, lui permettant de participer au Cartel des gauches, puis à la « troisième force » centriste, représenté successivement par Delors, Fabius, Rocard et Strauss-Kahn, ce parti politique a démontré depuis longtemps qu’il était moins une force de transformation qu’un produit du régime en place. Certaines mesures qu’il a signées ont bien sûr permis des améliorations sensibles, mais il s’agissait pour lui avant tout de répondre aux revendications du mouvement ouvrier.

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Reste que l’idée qui est faite de la gauche et de ses réalisations, chez ceux qui se font les défenseurs de la gauche la plus « pure », relève d’une confusion lourde avec le rôle joué par la classe ouvrière. Ce sont les combats de cette dernière qui ont permis les grandes « avancées sociales », bien davantage que la main du ministre de gauche qui a paraphé le texte de loi. C’est d’ailleurs parce que le mouvement ouvrier souffre d’un délitement quasi intégral de l’identité de la classe ouvrière, d’une division extrême et d’un renoncement aux pratiques dures du conflit social, que les gouvernements successifs, de droite comme de gauche, n’apportent aucune avancée réelle en termes d’augmentation des salaires ou d’amélioration des conditions de travail. Suivant ce déclin, le Smic n’augmentera que de 50% entre 1990 et 2000, et n’a connu depuis 2005 qu’une hausse d’à peine 23%. Pas étonnant, donc, que l’opportuniste PS ne lui accorde dans ces conditions singulières qu’un « coup de pouce » de 0,6% lors de son arrivée au pouvoir en 2012.

L’importance de mettre fin au fantasme

L’intérêt, pour ceux qui témoignent d’une ferveur envers « la vraie gauche » de mettre fin à leurs fantasmes sur cette notion trop floue, est double. D’abord parce qu’ils sont aujourd’hui ceux qui sont les plus proches d’une vision de classes de la société, vision qu’il n’assume pas en refusant, même à la CGT et au PCF, de reconnaître l’existence d’une classe ouvrière moderne – celle-là même qui travaille dans les magasins, les centres d’appels, les usines et les chantiers restants, ou qui se voit privée d’emploi. Or, le retour de la conscience de classe dans la population française est une nécessité, pour redonner vie au mouvement ouvrier, et renouer avec les victoires populaires. C’est même la condition sine qua non au « progrès social » qu’ils appellent de leurs vœux. Deuxièmement, parce que ces partisans de « la gauche » s’enfoncent dans la défense d’un concept qui ne colle tout simplement pas à la réalité. En ce sens, l’adhésion qu’ils suscitent auprès des Français ont trouvé leur seuil critique avec les quatre millions d’élections du Front de Gauche en 2012. A peine quelques déçus de Hollande et Valls pourraient les rejoindre, que d’autres auront sombré dans le découragement.

Et pour cause : « la gauche » n’est pas et ne peut pas être un projet politique à elle seule, et cela, quelle que soit la quantité de « gauche » qu’on met dedans. Le 24 novembre dernier sur France inter, face à son intervieweur, Mélenchon fait dans la surenchère. « Vous nous appelez la gauche de la gauche, mais il faut encore savoir la gauche de quelle gauche » affirme-t-il, ne craignant pas de faire perdre le fil aux auditeurs. Alors qu’il répète à l’envi que Hollande et Valls ne mène pas une politique de gauche, quand il est interrogé sur les frondeurs, il botte en touche : « je ne sais pas, moi, qui est de gauche et qui ne l’est pas ». Il finit, enfin, par définir ce qu’il entend par « l’autre gauche » et ses partisans, « ceux qui veulent rompre avec le système productiviste et avec le capitalisme, une formule un peu absconse mais enfin, tout le monde comprend ce que ça veut dire ». Malheureusement pour Mélenchon et le Front de Gauche, tout le monde ne comprend pas ce que signifie un tel gloubi-boulga idéologique. Si l’on veut rompre avec le capitalisme, il faut rompre avec sa classe dominante, la nommer pour ce qu’elle est – ce que nous choisissons de faire dans les colonnes du Bilan – et également redonner au peuple français son identité de classe, en réhabilitant le concept de classe ouvrière. Contrairement aux apparences, cette réhabilitation relève, contrairement à l’attachement à la gauche, beaucoup moins d’une quelconque nostalgie que d’une intransigeance avec la réalité du monde contemporain. C’est bien l’analyse approfondie des faits réels qui nous amène à nos conclusions. Ici, à l’importance d’une sortie de l’impasse idéologique et politique dans laquelle se mettent les fidèles d’une gauche fantasmée, tant pour eux que pour le peuple français.

Alors qu’elle n’est définie que par des valeurs floues et des visions subjectives de l’Histoire, la gauche est devenue, ces dernières années, un référentiel de plus en plus important pour ses sympathisants. Ainsi les communistes ne parlent quasiment plus que de la gauche dans leur projet pour la France, en prenant paradoxalement pour modèle des expériences politiques où le PCF s’exprimait au nom de la classe ouvrière, pour ses conditions de vie et pour sa prise du pouvoir. De même, les sympathisants socialistes qui gardent un souvenir ému de 1981 et voient un renoncement dans le gouvernement actuel, ne prennent pas suffisamment de recul pour constater la nature même de ce parti depuis sa naissance. La clé, pour définir clairement ce que des millions de Français mettent dans le concept de « la gauche », c’est l’Histoire sociale de notre pays, l’Histoire des rapports de classe et plus précisément l’Histoire du mouvement ouvrier. Si les syndicats ne renouent pas avec un discours donnant une identité de classe aux Français, il ne fait nul doute que la gauche continuera à trahir, aux yeux de ceux qui la fantasment ; tout simplement parce qu’elle est un camp politique hétérogène. Le régime politique moderne a besoin de la gauche pour fonctionner, et elle s’adaptera à toutes les évolutions du rapport de force entre les classes, quitte à rompre définitivement et intégralement tout héritage des batailles et des victoires de la classe ouvrière.

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