Hécatombe en Méditerranée : l’indignité totale de Hollande

Le naufrage, samedi dernier, de 900 migrants au large des côtes libyennes a obligé les responsables politiques européens à s’exprimer. Mais c’est une mascarade : des vies humaines se déversent par milliers en Méditerranée depuis des années, sans entraîner de réaction. Pire encore, la part de responsabilité des dirigeants français est écrasante.


Par Benoit Delrue.
2 300 mots environ. Temps de lecture estimé : 15 minutes. L'horloge du Bilan


Samedi 18 avril dans la soirée, un chalutier plein à craquer de 900 émigrés, venus d’Afrique et du Moyen-Orient, chavire et coule. Pour la majorité d’entre eux, la longue traversée du globe vers l’Europe se stoppe net. Seuls vingt-huit survivants sont récupérés par le premier bateau arrivé sur les lieux, un navire marchand portugais. La tragédie fait suite à un autre naufrage, survenu le 12 avril et dont le bilan est évalué à 400 morts. Les hommes politiques français, et européens en général, se voient obligés de réagir face à un tel drame. Les trémolos entendus, par exemple, lors du crash de l’avion de la Germanwings, ne sont plus de mise. Le ton est grave, plus détaché. Mais les bons sentiments sont affichés, et la « volonté politique » également. François Hollande insiste bientôt sur l’aspect « insupportable » du drame. Le Conseil européen de jeudi, ordinaire, devient extraordinaire et consacré en grande partie à l’élaboration d’une réponse à la situation. Ce comportement, et plus encore la nature de la réponse apportée aujourd’hui, dénotent d’une hypocrisie des plus abjectes.

L’hécatombe banalisée

La situation en mer Méditerranée est parfaitement connue des dirigeants politiques. Les chiffres qui suivent sont des bilans officiels qui sous-estiment la réalité, selon certaines associations impliquées sur place. Entre 2000 et 2014, ce sont 22.000 migrants qui sont morts suite à un naufrage. Le rythme, déjà soutenu, s’accélère à une vitesse quasiment exponentielle. L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) avait déjà recensé un « pic » en 2011, année d’un « Printemps arabe » tout relatif, avec 1.500 décès enregistrés dans les neuf premiers mois. L’année 2014 a vu une augmentation colossale du nombre de morts, avec 3.072 cas recensés sur la même période de janvier à septembre. Selon l’OIM, qui a communiqué ces chiffres en octobre dernier, « 2014 (était) l’année la plus meurtrière ». S’il y a eu plus de décès, c’est parce qu’il y a eu plus de tentatives : l’Italie avait dénombré 112.000 migrants en situation irrégulière sur les huit premiers mois de la même année, « trois fois plus que l’ensemble de l’année 2013 ». Ainsi, la mer Méditerranée est devenue la route de migration la plus funeste de la planète, concentrant désormais les trois-quarts des disparitions recensées durant une traversée.

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Le radeau de la méduse, Géricault.

Si l’année dernière a été terrible, tout indique que l’actuelle sera bien pire. D’une moyenne d’environ 10 morts par jour sur le total de l’année civile 2014, le rythme depuis le 1er janvier est passé supérieur à 15 décès quotidiens. Selon l’Organisation maritime internationale, émanation de l’ONU, 170.000 personnes ont entamé la traversée de cette route en 2014 ; ils seront 500.000, un demi-million, en 2015. Près de 1.800 migrants ont d’ores et déjà trouvé la mort en Méditerranée en tentant de rejoindre l’Europe. Carlotta Sami, porte-parole du Haut commissariat aux réfugiés, a précisé que le dernier naufrage est « la pire hécatombe jamais vue en Méditerranée ».

Les bons sentiments du bourreau

Comme ses homologues européens, François Hollande a donc jugé bon d’afficher son indignation, au lendemain du désastre de samedi, qui aura coûté la vie à 800 émigrés africains et orientaux. C’est une empathie somme toute très relative qu’il a communiquée, mardi, en marge d’un déplacement dans le Val-de-Marne : « J’appelle tous les Européens et au-delà (sic) à régler ces questions devenues insupportables sur le plan humanitaire, et insupportables sur le plan politique ». Insupportables sur le plan politique ? Si les journalistes qui le côtoient étaient moins portés sur la révérence, ils lui demanderaient de clarifier cette idée fort originale. Car le sous-entendu relève de l’ignominie : ce serait certes dur pour les migrants qui meurent, mais tout autant pour les Français qui doivent se préparer à une vague d’immigration dans leur précieuse hexagone. Et par extension, également difficile pour les dirigeants politiques qui n’en peuvent plus d’avoir à combattre ces tentatives clandestines d’incursion sur le sol européen.

Loin de témoigner d’une quelconque humanité, contrairement au pape qui a souligné que « les migrants sont des hommes et des femmes comme nous », Hollande joue la carte de l’intransigeance. En ne la remettant pas en cause une seconde, il assume, en creux, sa politique d’immigration faite de quotas ultra-restrictifs, en continuité totale de celle menée par Sarkozy. Le chef de l’État a insisté sur le besoin d’ « une lutte plus intense contre les trafiquants », qualifiant même ces derniers de « terroristes ». Matteo Renzi, le Premier ministre italien et en première ligne de la gestion humanitaire, était autrement plus cohérent en qualifiant les passeurs d’ « esclavagistes modernes ». Mais lui aussi, comme tous les dirigeants européens – à l’exception notable de Tsipras, qui fait fi de la xénophobie grecque mais dont la situation financière ne permet pas d’être entendu sur d’autres questions – fait finalement preuve d’hypocrisie. L’Italie a cessé fin 2014 son programme de sauvetage Mare Nostrum, qui coûtait certes 9 millions d’euros par mois mais qui avait permis de sauver 20.000 naufragés en sept mois d’existence. Renzi s’en est remis à la nouvelle opération Triton. Coordonnée par Frontex, l’agence européenne de contrôle des frontières, Triton ne s’occupe que de surveillance et absolument pas de sauvetage. Ceux des 500.000 migrants qui verront leur embarcation sombrer seront donc livrés à eux-mêmes, au nom de la protection de nos frontières.

La nature de l’opération Triton ne dérange pas Hollande, qui ne l’a jamais remise en cause – à peine a-t-il annoncé, juste avant le Conseil européen de jeudi, vouloir renforcer la « présence » maritime européenne, ce que certains observateurs ont pu interpréter comme tel. Sa réponse exceptionnelle au drame de la semaine dernière est « la demande, par la France, du doublement du budget de l’opération Triton » aujourd’hui à 2,9 millions mensuels. En fait, exactement la même demande qu’il avait déjà formulée en décembre dernier, lors du lancement de l’opération.

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En Grèce, dans l’équivalent d’un centre de rétention administrative.

Les seules mesures concrètes envisagées par Triton, appuyées par Hollande, sont la destruction des bateaux utilisés par les passeurs et la dissuasion à destination des migrants prêts à traverser, avec la patrouille régulière de navires militaires. Pas de quoi décourager des émigrés ayant fui des contrées à feu et à sang, souvent soumises aux pires formes d’obscurantisme ; mais précisément ce qui provoque des massacres en mer. Samedi dernier, le chalutier a sombré précisément par peur d’une action répressive du cargo portugais qui approchait, sans doute pris pour un bâtiment de l’armée. C’est quand les 900 migrants à bord « se sont précipités tous du même côté à l’arrivée du cargo », craignant d’être vus par le navire portugais, que « le drame est survenu », selon Carlotta Sami. La solution de François Hollande et ses homologues, derrière une indignation de façade, est donc de tout faire pour que le scénario se reproduise. Ayant connaissance du dossier, ils ont parfaitement conscience de jouer, dans cette tragédie, le rôle du bourreau.

La France, terre de rejet et agent guerrier

« La solidarité doit s’appliquer » jurent la main sur le cœur les services de l’Élysée, tout en défendant leur immobilisme : « on ne va pas changer les règles », celles-là mêmes établies par les gouvernements répressifs de Sarkozy. A rebours de toutes les études sérieuses, qui ont démontré que l’immigration est une richesse, le gouvernement socialiste s’abaisse à des considérations qui étaient encore, il y a trente ans, réservées au Front National. L’État combat avec une force inouïe les immigrés en situation irrégulière sur notre territoire, certains étant renvoyés dans des pays où ils étaient condamnés à mort – et où la peine sera exécutée dès leur retour – et comprime de toutes ses forces les quotas d’immigration légale à leur niveau le plus bas. Tout ceci autour d’une certitude : l’immigré créerait plus de chômage, plus de misère, plus de malheur dans notre pays.

Terre de rejet à l’intérieur, la France se fait surtout agent de guerre à l’extérieur. Prenant très au sérieux son rôle de caporal de l’OTAN, Hollande est de tous les conflits, et en particulier de celui qui a déstabilisé la Syrie depuis quatre ans. Il est établi que les forces dites rebelles, composées en grande majorité du front Al-Nosra, entité d’Al-Qaida, ont reçu financement et armement de la part de l’OTAN, y compris de la France. Dans les territoires « libérés », ces combattants imposent la charia. Il est également établi que ces mêmes rebelles sont les auteurs de l’attaque à l’arme chimique perpétré en août 2013, que la France avait imputée au régime de Damas, allant jusqu’à mentir en affirmant détenir des preuves inventées de toutes pièces. Il est établi, enfin, que bon nombre des groupes armés et financés par la France pour combattre Bachar El-Assad sont passés du côté de l’État islamique, qui exerce une persécution sans équivalent à l’égard des musulmans chiites et des non-musulmans, notamment les chrétiens d’Orient. En s’obstinant dans son refus de rétablir toute communication diplomatique avec la République arabe syrienne, le régime laïc d’El-Assad, François Hollande et Laurent Fabius prouvent le peu d’intérêt qu’ils portent en réalité au sort des peuples, plus motivés par des raisons peu reluisantes – être le vassal bien considéré par les États-Unis ou assurer de nouveaux marchés aux multinationales françaises.

Ce sont les mêmes sombres logiques qui soutiennent des interventions au Mali et en Centrafrique qui, bien qu’extrêmement peu médiatisées aujourd’hui, ont tourné à l’enlisement selon tous les observateurs. La volonté affichée de protéger les peuples dissimule mal les intérêts économiques bien réels que l’hexagone fait valoir dans la région – que ce soit Areva, dont le Niger voisin du Mali est le premier pourvoyeur d’uranium au monde, ou le maintien en Centrafrique de contrats publics juteux que le président déchu voulait transférer à la Chine, alors qu’ils sont détenus par Bolloré et compagnie. La déstabilisation de ce croissant africain, bien plus accélérée que freinée par la présence massive de troupes françaises, pousse logiquement des milliers de ressortissants à fuir vers de meilleurs cieux. Quand on a connu la barbarie de Daech ou vu la guerre emporter des villages entiers, les difficultés pour atteindre l’Europe ou y survivre deviennent toutes relatives.

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Des réfugiés en Centrafrique.

Sur les 30.000 personnes identifiées qui ont traversé la Méditerranée depuis le 1er janvier 2015, la Syrie est de loin la nationalité la plus représentée avec 8.865 hommes et femmes. Le Mali et le Sénégal voisin sont bien représentés, avec près de 3.000 individus. L’Érythrée et la Somalie, terres de chaos et d’obscurantisme, sont sur le sinistre podium avec 6.000 ressortissants à elle deux. Ce n’est jamais par plaisir qu’un homme ou une femme, parfois accompagné de ses enfants, entame une traversée de milliers de kilomètres. Avant d’être des immigrés ou des migrants, ce sont des émigrés qui fuient un pays où leur sécurité n’est absolument pas assurée. En faisant croire qu’elle joue sur les deux tableaux de l’accueil et du développement des pays, alors qu’elle rejette les immigrés et nourrit la guerre en Afrique et au Moyen-Orient, la France est doublement coupable de la tragédie méditerranéenne.

L’indignité en lieu d’indignation

Au vu de ses responsabilités, la France pourrait se montrer discrète face à la recrudescence du phénomène meurtrier, que l’on pourrait résumer par un flux puissant – et de plus en plus fort – qui se voit arrêté net en Méditerranée, écrasé aux portes de l’Europe. Mais les dirigeants de l’État s’acharnent à travestir la réalité. En janvier 2015, le ministère des Affaires étrangères a sorti tambours et trompettes pour annoncer à quel point la France est un « pays d’accueil pour les réfugiés syriens », à grand renfort d’infographies. Et de se targuer d’avoir « accueilli près de 10.000 réfugiés syriens »… sur plus de trois millions qui ont fui leur pays et une guerre qui n’a rien de civile, entassés pour la plupart au Liban voisin dans des conditions insupportables. Mais Laurent Fabius et ses conseillers sont fiers d’eux et le font savoir à tous.

C’est le même procédé innommable qui conduit François Hollande à renvoyer la balle des responsabilités à son prédécesseur. « La question est de savoir comment se fait-il qu’après une intervention il y a plus de trois ans et demi il n’y ait eu aucune réflexion sur ce qui devait se passer après » a-t-il fait savoir, aujourd’hui, en marge du Conseil européen. Le chef de l’État insiste : « maintenant, il s’agit de réparer les erreurs du passé ». Son raisonnement ne tient que par la mise en cause de la nature de l’intervention elle-même. Raté : en août 2011, le socialiste avait déclaré tout son appui à l’opération. « Quand une décision est bonne, je la soutiens. Il fallait faire cette intervention. » Dès lors, devant sa vive critique qui semble marquer une incapacité à endosser le rôle de la majorité – et un attachement au rôle dévolu à l’opposition – une question demeure. M. Hollande est-il au courant qu’il occupe la fonction présidentielle depuis bientôt trois ans ? Comment peut-il croire qu’il peut émettre une telle critique sans répondre de ses propres responsabilités ? Quand il a décidé d’intervenir au Mali, puis en Centrafrique, le chaos libyen n’était-il pas déjà connu ? Définitivement, en lieu et place de la fausse indignation affichée par le président, c’est d’une grave indignité dont il fait montre.

Bien des Français ne verront que le vernis autour de l’action politique française et européenne. Elle ne relève ni d’un bon sentiment, ni d’aucune efficacité : plutôt que de faiblir, le flux migratoire se renforcera encore. La guerre et l’intégrisme se répandent dans un mouvement dont la France se fait le vecteur. La politique de fermeté, qui a le mérite pour eux de rendre d’accords le PS, l’UMP-Républicains et le FN, ne fera qu’aggraver la situation et hystériser les consciences. Tant que le regard porté par l’Europe et par nous-mêmes sur la migration ne changera pas radicalement pour correspondre aux réalités, la Méditerranée restera le théâtre de la mort et de l’ignominie européenne.

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