Terrorisme : la psychose orchestrée. Partie 1

Aujourd’hui, les téléspectateurs n’ont pas pu passer à côté : un « attentat déjoué » a eu lieu dimanche, c’est « l’info de ce mercredi ». BFMTV et iTélé consacrent la totalité de leurs éditions de la journée à cet « événement ». En répétant lourdement que la France est la proie de la « menace terroriste », ils créent et nourrissent une atmosphère de peur dans notre pays.


Par Benoit Delrue.
1 600 mots environ. Temps de lecture estimé : < 10 minutes. Horlo


Mercredi 22 avril sur iTélé, la présentatrice tient sa mine d’enterrement pour la reprise de son édition. Sur son ton le plus grave, elle nous apprend « l’information de ce mercredi, un attentat a été déjoué alors qu’il visait deux églises ». Un large bandeau jaune fluo occupe l’écran de bout en bout, accompagné du mot « URGENT ». Sur BFMTV, « première chaîne d’info de France », même cinéma. Un bandeau, moins flashy, barre toute l’image pour bien faire comprendre que nous sommes en phase d’ « Alerte INFO ». Le coin en bas à droite est occupé sans discontinuer par une image incrustée : « ATTENTAT DÉJOUÉ » sous fond d’unités d’élite de la police nationale. Mais que diable se passe-t-il ?

Le vide intersidéral

En fait, pas grand-chose. Ce mercredi, nous apprenons donc qu’une « attaque terroriste » a été déjouée le dimanche précédent. Une femme, « mère d’une petite fille », a été tuée à Villejuif. L’identité de l’auteur n’arrive qu’au compte-goutte. Pour combler les trous d’une « information de la journée » qui tourne visiblement en boucle, tous les proches de la victime sont interrogés. Une de ses collègues, dans la même commune du Val-de-Marne où elle suivait un stage de quatre jours, parle longuement à la caméra pour finalement admettre qu’elle ne l’avait jamais vue. Direction Caudry, où « Aurélie » vivait « avec sa petite fille » et où elle était « très appréciée ». « Un rayon de soleil » disent ses proches ; cette « danseuse » de profession « incarnait la joie de vivre ». Même le maire de la petite ville du Nord intervient pour insister sur la sympathie de la jeune femme.

Les correspondants locaux s’enchaînent et sont relayés par des « experts » en plateau. On en apprend finalement plus sur l’ « islamiste » qui a tué Aurélie et prévoyait de détruire deux églises. C’est un Franco-Algérien de 23 ans, étudiant en informatique, qui vivait dans une chambre CROUS du 13ème arrondissement. Un « véritable arsenal » a été retrouvé chez lui et dans la voiture qu’il venait de voler à la jeune femme : des « armes de guerre », des « gilets par balle ». C’est bien lui qui a tué, de trois coups de feu, la « maman de 33 ans ». On nous informe qu’il a dernièrement passé « deux séjours en Turquie » et qu’il avait été à ce titre « surveillé », sans résultats, car « aucun environnement » rattachable au terrorisme n’a été identifié chez l’individu. Nous apprenons enfin son nom : Sid Ahmed Ghlam, et nous suivons l’évolution des perquisitions au domicile de sa sœur en attendant fébrilement que le ministre de l’Intérieur se rende sur les lieux. Le téléspectateur peut ainsi passer une bonne dizaine de minutes devant les chaînes d’info en continu sans jamais apprendre de quoi on parle exactement. Que s’est-il passé ce dimanche, après que le « terroriste présumé » ait tué la jeune femme et se soit emparé de sa voiture ? Le RAID (ex-GIPN), que nous voyons toujours en bas à droite de notre écran, est-il intervenu ? Pas du tout. Quand les faits sont précisés, le ton se fait plus penaud. Et pour cause : en tirant sur la jeune femme, le mec s’est envoyé lui-même une balle dans la jambe… et il a appelé le SAMU ! L’image du méchant terroriste en prend un coup. Et le spectateur peut constater le vide abyssal autour duquel les chaînes construisent « l’information de ce mercredi ».

Écrit à quatre mains

Heureusement, un « document très précieux » vient relever le niveau. Il s’agit de l’intervention publique de Bernard Bajolet, directeur de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE). Une fonction qui amène, en effet, à se montrer assez peu face caméra. Ce mercredi, l’homme fait exception parce que les informations qu’il nous livre sont capitales, et n’auraient bien sûr pas pu être données par le Premier ministre ou le ministre de l’Intérieur qui interviennent parallèlement : « six attentats ont été déjoués depuis le 1er janvier sur le sol français » et plusieurs l’ont également été à l’extérieur, toujours en visant « les intérêts français » – en fait certainement ceux d’Areva et Total, mais passons. La présence médiatique de Bajolet, homme de l’ombre et proche de François Hollande, ajoute au ton dramatique de la séquence.

Manifestation_Taxis_10-01-2013_Strasbourg_04_-_Police_nationale

Des agents de la Police nationale en exercice.
En bannière : BFMTV et sa couverture sur-dramatisante de l’actualité sont une référence pour les Français.

Bien sûr, les premiers responsables politiques s’invitent également à la fête pour montrer à quel point « le gouvernement est largement mobilisé ». Le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve nous annonce, si besoin été, que l’attentat visait « vraisemblablement une ou deux églises ». Le Premier ministre, Manuel Valls, aggrave encore le ton. « Notre pays fait face à une menace terroriste sans équivalent dans le passé, par sa nature et son ampleur » : les historiens apprécieront. La « menace terroriste » des militants anarchistes adeptes de l’action directe, qui a entraîné les ultra-répressives « lois scélérates » à la fin du 19ème siècle, était donc plus faible ? La « menace terroriste » pratiquée par les officiers de l’Organisation armée secrète (OAS), qui refusaient de céder l’indépendance à l’Algérie, et dont un commando a tiré au fusil-mitrailleur sur la voiture présidentielle du général de Gaulle au Petit-Clamart jusqu’à faire éclater les pneus et les vitres, laissant plusieurs impacts de balle à hauteur de tête du président et son épouse, était donc de moindre importance ?

Cette sur-dramatisation des faits actuels relève de la mauvaise foi, tant elle rentre en contradiction avec la vérité elle-même. Mais l’écrasante majorité des Français ne feront pas cet effort d’enquête, et ils s’arrêteront à la tragédie que constitue la mort d’Aurélie, laissant une petite fille orpheline. Par leur nature, ces faits sont plus caractéristiques du fait divers que du terrorisme ; mais l’essentiel est de montrer à quel point le gouvernement Valls est « mobilisé » contre la menace, qu’importe si la menace est aussi grande que présentée. Les Français sont spectateurs d’une pièce tragique, écrite à quatre mains par les médias et les responsables politiques. Les seconds peuvent montrer toute leur « détermination » à lutter contre un terrorisme fantoche, et faire oublier leurs résultats médiocres en terme de lutte contre le chômage ou d’équilibre des finances publiques. Les premiers se frottent les mains : plus on parle de menace, et plus ils sont scrutés.

Question d’audimat

Jamais les chaînes d’info en continu n’ont fait une aussi bonne audience que durant « la traque » des frères Kouachi et l’attentat d’Amedy Coulibaly contre l’Hyper Cacher. BFMTV est alors devenue la troisième chaîne la plus regardée, derrière TF1 et France 2, en culminant à 13,3 % de parts d’audience. Sa concurrente iTélé a également établi son record absolu au même moment, à 4,2 % de l’ensemble des téléspectateurs. A l’heure du « tout-connecté » et de la surproduction médiatique, les Français – du moins ceux qui ne sont pas encore atteints d’indigestion – sont avides des dernières informations. Apporter dans son groupe social, auprès de ses amis ou collègues, les derniers détails de l’actualité, est devenu un moyen prisé pour briller en société. Le succès des chaînes en continu, capables de déblatérer sur le même sujet sous les mêmes angles des heures durant, n’est donc pas près de s’estomper. Et il repose surtout sur des « éclats » permis par des « gros événements », précisément ceux qui nécessitent les bandeaux, les images incrustées et les lettres capitales. L’information n’est pas si importante ? Peu importe : elles disposent des moyens pour faire croire qu’elle est d’une gravité terrible.

L’audience des chaînes d’information ne s’arrête pas aux téléviseurs, puisqu’elles sont également disponibles sur internet et sur application mobile. Mais plus encore, elles deviennent un marqueur sur la façon de traiter l’actu – et leur succès pousse les autres médias à courir derrière leurs informations et leur mise en valeur pénible. Difficile de croire que l’attentat déjoué aurait bénéficié d’une telle couverture médiatique sur les autres canaux, si BFM et iTélé n’y avaient pas consacré l’intégralité de leurs éditions du jour. Le fait divers, requalifié en ultime expression de la menace terroriste qui nous concerne tous (sic), fait la une des sites d’info français les plus consultés : Le Parisien, Les Echos, Le Figaro, TF1 News, L’Express… Bien sûr, il apparaît également en tête du service Google Actu, et par effet boule de neige, se trouve exceptionnellement bien référencé sur les moteurs de recherche. Peu de Français prendront le recul nécessaire pour porter un regard critique sur un tel traitement de l’actualité, et sur ses résultats particulièrement contre-productifs en terme de sécurité nationale. La plupart d’entre eux céderont à l’ambiance de psychose généralisée, se demandant un peu plus souvent s’ils ne seront pas eux-mêmes agressés par un terroriste, espérant un peu plus ne pas être victime d’un attentat la prochaine fois qu’ils se rendront au travail.

La plus grande tragédie aujourd’hui n’est pas le meurtre d’Aurélie, tout effroyable qu’il peut être pour ses proches, que l’étude des réalités qualifie bien davantage de fait divers que d’attentat. La tragédie nationale est de constater que la menace terroriste est montée de toutes pièces par un gouvernement qui justifie bien son projet de loi sur le renseignement – qui doit être votée par l’Assemblée en mai – et par des chaînes d’info avides d’audience, synonyme de larges revenus publicitaires. Nous aborderons bientôt les autres aspects de cette psychose orchestrée pour révéler tous ses tenants et aboutissants.

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s