« Racisme et antisémitisme » : une distinction intolérable

La popularisation, au 20ème siècle, de l’antisémitisme et de la lutte spécifique qu’il faudrait lui réserver, a fait rentrer cette notion dans tous les esprits. Les responsables politiques, les auteurs, les journalistes qui se font les adversaires de « la haine » prennent pour cible « le racisme et l’antisémitisme ». Mais cette distinction entre les deux notions porte lourdement préjudice à l’objectif affiché : l’instruction, la tolérance, l’égalité sociale. Démasquer cette imposture est dans l’intérêt des peuples opprimés eux-mêmes.


Par Benoit Delrue.
3 900 mots environ. Temps de lecture estimé : 20 minutes. L'horloge du Bilan


Nous en mangeons à toutes les sauces. De l’Humanité au Figaro, « le racisme et l’antisémitisme » font l’objet d’une guerre sans merci. Les responsables politiques, les syndicats de salariés, les grands patrons partagent cette même bataille contre les « idées de haine ». S’inscrivant totalement dans ce mouvement, le gouvernement Valls vient de présenter un « plan de lutte contre le racisme et l’antisémitisme », qui courra jusqu’à la fin du mandat de Hollande. Cette unanimisme présente l’intérêt, pour les élites, de masquer leurs responsabilités. Derrière les bons sentiments se nichent, au mieux une illusion, au pire une intention d’enfumage. Car la notion pour le moins originale de « racisme et antisémitisme » présente une distinction qui nourrit justement la différenciation que ses adeptes prétendent combattre. Pour définir ce qu’est réellement le racisme et mieux en identifier les causes, il est nécessaire de démasquer l’imposture de ce concept.

La courte histoire de la notion d’antisémitisme

Massifiée dans la seconde moitié du siècle dernier, la notion d’antisémitisme existe dès la fin du 19ème. L’un des premiers à l’utiliser est Émile Zola dans son célèbre « J’accuse », écrit et publié en 1898. Le romancier, au crépuscule de sa vie et au sommet de son œuvre, est l’un des premiers à prendre position en faveur du capitaine Dreyfus, accusé de haute trahison – la livraison de documents confidentiels à l’Allemagne. L’étude des faits montre rapidement qu’aucune preuve tangible ne permet de suspecter Alfred Dreyfus ; né en Alsace, d’origine modeste et de confession israélite, il est le « coupable idéal » d’une enquête bâclée. Dans sa missive, Zola met en corrélation l’identification expéditive de Dreyfus et l’ « antisémitisme » présent dans les élites françaises de son époque, et notamment au sein de l’état-major. Ce terme est une déclinaison directe du « sémite » qui désignait communément, au 19ème siècle, une « race humaine » spécifique, identifiée selon les langues, et composées notamment des locuteurs arabes, hébreux, assyriens, tigrés, mandéens et maltais. Les scientifiques français ont rapidement réfuté l’existence de ce groupe, comme de toutes les races humaines. Néanmoins, cette représentation de l’humanité et l’idée d’une race sémite étaient répandues chez la plupart des savants de l’époque. Les « peuples sémites » étaient en grande majorité colonisés ; dans le peuple français, les seuls d’entre eux réellement présents étaient alors les juifs. Dès son apparition, l’antisémitisme désignait donc la discrimination spécifique à l’égard des juifs, c’est-à-dire l’attachement à la notion de races pour démontrer l’infériorité du juif sur l’européen. Il fut préféré au terme, antérieur, d’antijudaïsme, car il allait de pair avec une volonté – contradictoire, en l’occurrence – de ne pas considérer les hommes vis-à-vis de leur religion.

Finalement, l’affaire Dreyfus s’est soldé positivement pour le capitaine juif. Gracié en 1899, il fut libéré après son acquittement en 1906. Mais ces décisions politique et de justice sont davantage le produit d’un compromis national que d’un abandon, au sein de l’État, d’une lecture de l’humanité selon un système racial. Les discriminations contre les Juifs se sont poursuivies, à des degrés divers. Elles atteignirent leur paroxysme en 1940 avec l’avènement de l’État français. Le gouvernement de Vichy, les services de renseignement et de police français, mirent clairement la main à la pâte et le cœur à l’ouvrage pour aider l’occupant allemand dans la traque des juifs. L’État n’agissait pas seulement sous la contrainte du 3ème Reich, il devançait en la matière les directives allemandes. A la Libération, les traîtres à la France qui avaient activement soumis le pays à la machinerie nazie furent pour la plupart expurgés de leurs responsabilités et traînés devant la justice. Ce mouvement de grande ampleur, réalisé publiquement, établit définitivement une rupture entre les élites françaises et leur vieille vision du juif inférieur.

Sentimentalisme et différenciation

En signe de repentir, la notion d’antisémitisme fut largement propagée, popularisée et ancrée dans les esprits. Le « plus jamais ça » était de mise, à juste titre tant l’Europe sortait d’une épreuve effroyable. Après le massacre industriel organisé par les nazis et leurs alliés contre les juifs, cette discrimination ne pouvait plus jamais être tolérée. Mais en se concentrant sur cette discrimination seulement, c’est une double injustice qui s’est opérée. L’étude des faits pour établir les véritables racines de cette ségrégation, dût céder la place à une « tolérance » à la géométrie variable. En mettant l’accent sur les sentiments, sur « l’horreur » suscitée par « la haine des juifs », l’analyse froide et nécessaire des rapports de domination a été complètement évacuée du « devoir de mémoire ». La moindre parole, le moindre acte violent commis par le quidam, tout abominable qu’il peut être, suscite une indignation telle qu’il est quasiment mis sur un pied d’égalité avec la barbarie nazie. C’est une insulte grave aux victimes de la Shoah elles-mêmes. Rapprocher un fait divers et une organisation étatique de la discrimination, revient à banaliser dangereusement la seconde, a fortiori lorsque ladite organisation est génocidaire.

La seconde injustice n’est pas à l’encontre des juifs, mais de toutes les autres victimes de racisme, de discrimination, voire de génocide. Pour la même raison que la première : différencier et « sentimentaliser » la problématique empêche de constater, et la réalité du phénomène, et ses causes. Si le massacre des juifs en Europe fait l’objet d’un effort de mémoire et d’un enseignement historique relativement sérieux, c’est loin d’être le cas d’autres ségrégations et exterminations, qui concernent pourtant directement notre pays. La conquête des Amériques s’est réalisée par un génocide savamment orchestré par les colons espagnols, britanniques et français. Entre le 15ème  et le 18ème siècle, près de 100 millions d’autochtones ont été décimés, des peuples ont disparu – et pourtant, les historiens, professeurs, journalistes et politiques se refusent pour la plupart à appliquer ici le terme « génocide ». Les traites négrières, ayant permis le commerce triangulaire et l’enrichissement sans précédent de l’Europe, sont également très peu enseignées. Entre le 17ème et le 19ème siècle, au moins 21 millions d’Africains ont été capturés. Parmi eux, cinq millions sont morts l’année suivant leur capture, sept sont devenus esclaves en Afrique et au moins 9 millions d’hommes et femmes noirs ont été déportés en Amérique pour assurer une production très profitable aux marchands et États européens.

Des génocides passés sous silence

Beaucoup plus récemment, les indépendances nationales en Asie et en Afrique n’ont été arrachées qu’au prix d’un sacrifice terrible pour les populations locales. La guerre d’Algérie, entre 1954 et 1961, a certes fait plus de 20.000 morts dans les troupes françaises et plus de 50.000 chez les harkis. Mais ce sont un million et demi d’indépendantistes, en grande majorité dans la population civile, qui ont été massacrés par la France. La guerre d’Indochine, entre 1946 et 1954, se soldera par la mort de 300.000 soldats vietnamiens et de 150.000 civils, pour 75.000 pertes françaises. Les colons, vaincus, parviennent néanmoins à laisser derrière eux une partition du pays, qui aboutit logiquement à une seconde guerre entre 1955 et 1975, durant laquelle plus de 1.200.000 indépendantistes périssent, ainsi que 600.000 sud-Vietnamiens et moins de 60.000 États-uniens. Bien sûr, ces guerres ne sont a priori pas assimilables en tant que telles à un génocide ; néanmoins, elles s’en rapprochent beaucoup plus que nous l’enseigne la version de l’Histoire communément diffusée. La disproportion totale des pertes, entre les colons et les autochtones, démontre qu’il ne s’agit en aucun cas d’une guerre au sens ordinaire du terme. Ces épisodes sont marqués par des massacres perpétrés par un État retenant de toutes ses forces son emprise sur ses colonies, animé par la certitude de sa supériorité raciale sur les peuples indigènes, et prêt à tout pour maintenir sa domination. Du point de vue des colonisés, inconsidéré ou complètement survolé dans l’enseignement actuel de l’Histoire, il s’agit d’une lutte pour leur propre indépendance, visant à chasser l’envahisseur pour acquérir enfin la dignité nationale. Bien des indépendances obtenues n’ont apporté qu’une dignité et une souveraineté bien illusoires. Il n’empêche que ces conquêtes, nécessaires historiquement, ont été payées par un massacre en règle, orchestré par une empire aux visées racistes.

Plus proche de nous encore, se trouve le génocide rwandais. Déjà présentes sur le territoire pour protéger un gouvernement pratiquant une ségrégation grandissante, les troupes françaises ont été renforcées par l’opération Turquoise au beau milieu du massacre. Celui-ci commença le 7 avril 1994, au lendemain d’un obscur attentat causant la mort du président rwandais – dont les responsables n’ont toujours pas été officiellement identifiés. L’État rwandais, aidé par des milices, opéra des contrôles d’identité dans toutes les villes et tous les villages. Si la race, mentionnée sur les papiers, était Tutsi, l’individu se voyait immédiatement exécuté. Hommes, femmes, enfants, vieillards étaient considérés comme des animaux à abattre sans distinction ; des fosses communes furent creusées dans tout le pays, des églises servirent de charnier. En l’espace de cent jours, au moins 800.000 personnes perdirent la vie, dont quelques Hutus s’opposant au massacre. Ces chiffres en font le génocide le plus intense de l’Histoire. S’ils sont glaçants, l’implication de la France l’est plus encore. Les rares témoignages concordent pour établir le rôle organisateur des troupes françaises, qui ont financé, entraîné et armé les milices génocidaires en prévision de l’extermination. Alors que chacun sait qu’elle est présente sur place, il faudra attendre plus de deux mois et demi avant que la France ne réagisse officiellement. L’opération Turquoise est ainsi mise en place fin juin, prétendument pour mettre fin aux exactions. Là encore, les témoignages affirment que les zones contrôlées par l’armée française sont précisément celles où le génocide se fait le plus intense. Il est établi que les auteurs rwandais des exactions ont été extradés par la France vers des pays pour dissimuler leur identité de génocidaires, et ne jamais comparaître pour leurs crimes. De nombreuses plaintes ont depuis été déposées par des survivants sur le sol hexagonal pour viol, complicité de génocide et complicité de crime contre l’humanité. Jamais la justice n’a autorisé la tenue d’un procès, et l’État est loin d’admettre sa responsabilité. La déclassification d’archives françaises sur le Rwanda relève d’une opération d’enfumage : les documents réellement sensibles, ceux produits par l’état-major notamment, restent et resteront inconnus. Alors que le recoupement des faits permet d’entrevoir une réalité terrible et nous concernant directement, le devoir de mémoire est à des années-lumières de s’appliquer.

Le piège de l’inversion du schéma

La prise de conscience du lourd déficit d’information et de considération entourant ces épisodes historiques, amènent à une remise en cause totale de la version officielle et de l’unanimisme mielleux « contre le racisme et l’antisémitisme ». La conviction que le « deux poids, deux mesures » est de règle dans l’enseignement de l’Histoire ne peut que se confirmer par l’étude des faits. Mais elle amène aux analyses à l’emporte-pièce et aux théories fumeuses, selon lesquelles les juifs contrôlent le monde via des sociétés plus ou moins secrètes. Ces théories, qui reprennent une vision de l’humanité selon les races et qui s’apparentent presque toujours à l’extrême-droite (déguisée ou non), servent parfaitement l’ordre établi. Elles dissimulent les véritables responsabilités, celles des Etats et de l’authentique classe dominante mondiale, la grande bourgeoisie qui se distingue par sa propriété d’un immense capital, et par extension, des moyens de production. Les multi-milliardaires ne conduisent pas directement les États, ils n’ont pas besoin de société secrète pour exercer leur pouvoir et leur point commun n’est pas d’être juifs ni même sionistes. Mais ils ont intérêt à ce que soit propagée une certaine vision de l’Histoire, qui les met hors de cause en tous les cas.

Ceux qui adhèrent à la vision dominante adoptent un regard idéaliste, sentimentaliste et différencié sur les grands crimes de l’humanité – et les responsables sont tout identifiés, ce sont les « porteurs de haine », qu’ils soient de misérables benêts ou à la tête des États. Parmi eux se trouvent des forces à l’opportunisme ingénieux. Le Front National, dans son entreprise de « dédiabolisation » sous l’égide de Mme Le Pen, a rompu avec son ancienne idéologie raciste qui établissait une infériorité des juifs – présente dans les propos du père, qui a affublé plus d’une fois les individus de confession israélite de comparaisons animales. Sa nouvelle idéologie, plus acceptable par la pensée dominante, se concentre sur les Roms et les Arabes – sous l’apparente volonté de combattre la délinquance et le fondamentalisme. Ainsi, le FN parle désormais d’ « antisémitisme » la main sur le cœur, jurant défendre l’intérêt des juifs opprimés ; et il ne parlera jamais de « racisme », car ce terme entrerait en contradiction avec ses amalgames, ses assimilations, son idéologie réelle.

Hermandad_-_friendshipAbattre le racisme ne se fera malheureusement pas avec des clichés.
En bannière : la Shoah et sa condamnation ont ancré en France la notion d’antisémitisme.

Ceux qui réfutent la vision dominante de l’Histoire tombent, pour la plupart, dans le piège d’inverser simplement le schéma plutôt que de le supprimer par un nouveau schéma. La tragédie vécue par les juifs est largement surévaluée et surmédiatisée ? C’est parce que les juifs contrôlent dans l’ombre notre société ! La lecture racialiste est simplement inversée, mais reprend toujours les mêmes mécanismes. Cette grille de lecture, basée sur la découverte de la première couche de contre-vérités et ne s’embarrassant pas d’une étude approfondie, est un leurre auquel adhèrent des milliers de Français, souvent fils et petits-fils d’immigrés, sous l’impulsion des persuasifs Dieudonné et Soral. La lecture de classes de l’humanité, plus difficile à maîtriser et définitivement moins simpliste, est clairement marginale dans les consciences d’aujourd’hui – et elle se voit immédiatement disqualifiée par les défenseurs de l’idéologie dominante, avec souvent plus de force et de véhémence qu’ils n’en mettent à combattre la vision racialiste inverse. L’enquête sur les faits et l’analyse qui en résulte, pour peu qu’elles se fassent avec méthode et sérieux, permettent néanmoins de constituer une représentation cohérente et juste sur le monde moderne. Confrontée aux visions idéalistes et simplistes véhiculées de part et d’autre, elle finira par démontrer sa supériorité, tant elle approche davantage de la vérité.

Le racisme en France

Le racisme est un système. Explicitement ou insidieusement, il est mis en place et nourri par l’État et par les rapports socio-économiques entretenus entre les individus et les groupes. La différenciation, la ségrégation, qui peuvent aller jusqu’au génocide pur et simple, en sont les formes concrètes. Le racisme est toujours violent pour les discriminés, il est un étouffement insupportable. En France, il se présente sous une de ses formes les moins brutales mais il existe assurément. Ce sont les Roms qui en pâtissent le plus, qui sont à l’échelon le plus bas dans la hiérarchie raciale partagée par Sarkozy, Le Pen et Valls. Considérés à part de toute la population, ils sont laissés dans des conditions de misère, personne ne cherchant à résoudre le paradoxe fondamental de leur vie dans des camps de fortune, les associations niaises croyant pouvoir scolariser des enfants dont le cadre familial est exclu de la société. Ne pouvant espérer travailler dans le cadre légal, les Roms vivent de récupération et sont soumis aux mafias – une soumission qui est, selon l’idéologie dominante, de leur propre faute. L’aversion d’une majorité de Français pour les Roms s’exprime sans complexe et la situation semble inextricable, car les intégrer représenterait une « charge insoutenable ». Pourtant, ils ne sont que 15.000 individus. Autrement dit, ils représentent 0,022 % de la population en France. A l’heure de la tolérance et de la grandeur d’âme française, ils sont l’ennemi commun tout trouvé.

D’autres groupes pâtissent d’une forme, certes moins violente, mais réelle de racisme – donc d’un système racial. Les musulmans et, par extension directe, les arabes sont clairement soumis à des discriminations, qui vont en grandissant. La pratique de la religion musulmane est prise pour cible, objet d’amalgames constants avec l’intégrisme. Elle est de moins en moins tolérée dans les espaces publics, ce qui se manifeste de plus en plus durement – par exemple avec le refus de toujours plus de municipalités de proposer un repas de substitution dans les cantines quand du porc est servi. Ceux qui supportent le moins l’islam sont également les mêmes qui voient en chaque arabe un musulman. Les arabes connaissent une discrimination qui, bien que moins fréquemment, touche également les noirs. Trouver un travail ou signer un bail pour un appartement est plus difficile pour un arabe ou un noir que pour un blanc. Ce fait, démontré maintes fois par des expériences, confirme que le racisme est un système transversal à l’État et aux rapports économiques. Ainsi, il touche plus sévèrement les plus démunis, les plus exploités – pour faire simple, les moins riches. Lorsqu’il s’exprime quotidiennement et plus durement, le racisme oblige les discriminés à se replier dans une sphère restreinte. Tel quartier devient leur seul lieu de liberté. Par réaction, certains vont chercher à reproduire dans cette sphère un schéma inverse. Le moindre blanc sera vu comme indigne de confiance et ne méritant pas d’être considéré comme un égal. Si ce phénomène est réel, et peut être éprouvé très durement par des familles blanches condamnées, par leur situation sociale, à vivre dans des quartiers où elles se trouvent « minoritaires », il n’est qu’un ersatz du racisme industriel opéré par l’État et les rapports sociaux dans toute la société. Et il est une vérité : ce phénomène subsistera tant qu’existera le racisme dominant et organisé dans la nation.

Le racisme dans le monde

Derrière son rôle auto-attribué de chevalier blanc des « droits de l’Homme », la France n’a aucune leçon à donner en terme de racisme. Non seulement parce qu’elle en pratique une version édulcorée à l’intérieur de ses frontières, mais aussi parce que le degré de racisme d’un État n’a jamais été le paramètre déterminant pour établir ou non une relation d’amitié – l’exemple rwandais le prouve bien. Aujourd’hui, le racisme s’exprime sur quasiment toute la planète à des degrés divers. Les régimes politiques sont un marqueur intéressant, bien qu’ils ne résument pas à eux seuls la forme prise par le système de hiérarchisation et de discriminations. Les régimes militaires sont souvent la traduction de la domination d’une caste ou d’une ethnie sur les autres. Les théocraties, ou États intégristes, permettent par définition la domination d’une religion et de ses fidèles sur les infidèles. Elles peuvent prendre une forme relativement modérée ; ainsi les États-Unis sont une théocratie, dans laquelle on doit jurer sur la Bible pour témoigner dans un tribunal ou pour devenir président. Néanmoins les religions minoritaires sont tolérées, dans le cadre d’un « multiculturalisme », sorte de « multi-différenciation » inhérente à l’histoire de cette nation. Israël, par son histoire et sa nature d’État colonial, est beaucoup moins modéré et n’accorde pas la même considération à ses citoyens selon leur religion – et même selon leur branche du judaïsme. L’Arabie saoudite est l’une des théocraties les plus radicales au monde. Les institutions publiques telles que l’école sont réservées aux citoyens saoudiens, par définition des musulmans. Pour postuler à la naturalisation – l’obtention de la nationalité – il faut avoir vécu au moins dix ans dans le royaume, exercer un métier « dont le pays a besoin », et surtout fournir un certificat de l’imam de sa mosquée attestant une bonne pratique de l’islam. Ces exemples ne sont pas exhaustifs et ne sauraient suffire à une vision simpliste selon laquelle les chrétiens sont nécessairement plus modérés que les musulmans, les réalités pouvant largement différer selon les pays et à l’intérieur même des nations, selon les régions.

Le régime politique ne suffit pas en soi à définir le degré de violence du système raciste au sein de la société. Les rapports économiques sont également un marqueur intéressant. Selon des associations dédiées qui ont recoupé des faits et des témoignages, il y avait en 2013 près de 30 millions d’esclaves à travers le monde. L’Inde en abritait quatorze millions, cumulant un taux de mariages d’enfants et un trafic d’êtres humains supérieur à tous les autres pays. La Mauritanie et la Côte d’Ivoire figuraient, avec le Pakistan et le Bangladesh voisins du géant indien, en tête de ce sordide classement. La présence massive d’esclaves est toujours liée à une lecture racialiste du genre humain : certains hommes méritent d’être considérés mieux que d’autres, et certains sont suffisamment inférieurs pour être traités comme une vulgaire marchandise.

Un système à abattre

Il est enfin important de souligner que la grande bourgeoisie, qui détient la majeure partie du capital et qui organise la production mondiale, s’accommode des régimes les plus rétrogrades sans aucun cas de conscience. Souvent, les ségrégations lui sont même profitables : elle recherche avant tout la rentabilité maximum, donc un « coût du travail » – un niveau de salaires – minimum. Les grandes entreprises, contrôlées directement ou indirectement par les multimilliardaires, mettent en concurrence acharnée les moyennes entreprises, les unités de production locale, pour déterminer celles qui offrent le meilleur rapport qualité/prix. La présence d’esclave aux côtés des salariés pousse curieusement les seconds à accepter des salaires de misère. Une forte hiérarchie raciale permettra d’employer les catégories inférieures à un coût défiant toute concurrence. Ainsi, les conditions de travail révélées par l’effondrement du Rana Plaza, il y a deux ans dans la capitale bangladaise, ne sont pas une exception mais sont la norme. Les grands groupes français, comme Auchan, n’hésitent pas à exploiter la misère des pays les plus reculés pour en tirer des richesses phénoménales, au profit exclusif de leurs grands propriétaires – par exemple, la famille Mulliez.

Le racisme est donc un système qui prend des formes multiples. Allant de la différenciation relativement modérée à l’extermination, il est néanmoins toujours vécue comme une violence pour les peuples opprimés. Ceux-ci sont parfois contraints, par l’exclusion qu’ils subissent dans l’espace nationale, de se replier sur des petites sphères où ils pourront tenter d’inverser le schéma – une forme de sous-racisme. Il est néanmoins nécessaire de hiérarchiser les formes de racisme, moins par la violence apparente qu’elles peuvent prendre, que par la complexité et la solidité du système. Bien des actes sont attribués au racisme : généralement, ils ne sont ni plus ni moins que des faits divers, dont la surmédiatisation contribue à imposer une lecture racialiste de l’humanité, qu’elle soit dans un sens ou un autre. L’étude approfondie du racisme permet de défaire toutes les mauvaises définitions, et toutes les instrumentalisations qui en sont faites. Elle tord surtout le cou à l’idée, claironnée par les tenants de l’ordre établi, selon laquelle notre société se fonde sur l’égalité sociale. Le capitalisme, même en démocratie, nécessite la division des peuples et la guerre pour se développer : leur carburant est le racisme, diffusé y compris par ceux qui prétendent combattre « le racisme et l’antisémitisme ».

La distinction entre racisme et antisémitisme est un non-sens, préjudiciable à toutes les victimes du racisme, y compris les juifs. Banaliser, voire instrumentaliser des tragédies telles que les traites négrières, la Shoah ou le génocide rwandais, est un préjudice grave fait aux victimes, et également un vecteur de nouvelles formes de ségrégation. Ne nous y trompons pas : sous toutes ses formes, le racisme est une insulte à l’intelligence humaine. Il est une injustice, devant la loi scientifiquement établie selon laquelle un homme vaut un homme. C’est par une organisation de la société plus progressiste, répondant aux exigences nouvelles de l’humanité, et impliquant un nouveau régime économique où l’égalité sociale est de rigueur, que le racisme et ses causes pourront être définitivement anéantis.

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s