Le secret de la valeur. Le faux rôle du capital

Jamais l’humanité n’a produit autant de richesses. L’Homme se connecte aux quatre coins du monde depuis son portable, envoie sur Mars ou une comète un robot qu’il contrôle depuis la Terre, reproduit des montagnes enneigées dans le désert, se soigne de presque toutes les maladies connues et se guérit d’un bon nombre, fournit chaque jour de nouvelles inventions capables d’améliorer sa vie. Vu le rythme de nos découvertes et notre maîtrise progressive des mécanismes de la nature, certains prédisent pour bientôt des sources intarissables d’énergie, la mise en sécurité alimentaire et sanitaire de l’humanité toute entière, ou même la fin de la mort grâce aux greffes bioniques. Ce flux de richesses est grisant, et nous avons tendance à oublier où se trouve l’origine. Celle-ci donne lieu à des interprétations diverses mais les plus répandues sont erronées, voire pour ainsi dire, à côté de la plaque. Savoir comment se crée la richesse est pourtant fondamental afin de comprendre le monde moderne. Partons à la recherche de la source secrète de la valeur.


Par Benoit Delrue.
2 050 mots. Temps de lecture estimé : 15 minutes. L'horloge du Bilan


Dans l’article qui suit, valeur et richesse sont employés indéfiniment. Ils sont synonymes dans leur utilisation économique.

 

Commençons par les définitions communément diffusées. Elles ne sont pas légion, tant le fonctionnement de l’économie et in fine de la civilisation humaine semble désintéresser les foules. Mais il en existe tout de même, deux en particulier. Numéro une : « l’entreprise crée la valeur ». Sans doute l’auteur de cette phrase recevra-t-il un prix Nobel. Toutes les unités de production modernes sont des entreprises, privées ou publiques. Que la structure d’où vient toute la production humaine soit liée à la production humaine, cela semble plutôt juste, mais ne fait pas vraiment avancer le schmilblick. Numéro deux : « la richesse est créée par deux facteurs de production, le capital et le travail ». C’est déjà mieux, mais cela ne va pas au fond des choses. Mais le fond intéresse moins la plupart des économistes que la forme prise par la dernière conjoncture du marché, et ils s’en tiennent à cette affirmation du niveau SES classe de seconde. Allons pour une fois au fond des choses, remontons le fleuve des richesses jusqu’à la source.

La grande chaîne du progrès

Les richesses qui nous entourent, les bâtiments, la nourriture, les vêtements, les véhicules, l’art, l’information, résultent entièrement de la production. C’est par la production que l’Homme s’est extirpé du règne animal pour devenir un être supérieur. Des formes primitives de production que sont la chasse et la cueillette, l’être humain n’a fait que progresser. Il a édifié successivement l’agriculture et l’élevage, l’écriture et la comptabilité, la géométrie et l’architecture, l’industrie et la science. Le travail nécessaire à la production collective fut divisé et subdivisé en des spécialités diverses. Chaque métier permit à ses initiés de perfectionner sa technique, d’inventer de nouveaux outils, de meilleures façons de produire. Chaque amélioration, même la plus petite, constitua un nouveau maillon de la grande chaîne du progrès pour peu qu’elle fut partagée et transmise. Chaque maillon de la chaîne du progrès, à peine posé, permit d’imaginer et de concevoir le suivant.

Il est facile d’oublier tout cela aujourd’hui, à l’heure où la vitesse est reine et le temps court est roi. Nous nous concentrons sur la dernière invention pour mieux passer à la suivante. Nous encensons le dernier créateur pour mieux le zapper le lendemain. Nous prenons rarement le recul pour comprendre que tous les maillons de la chaîne sont interdépendants, et que c’est bien le temps long de l’humanité qui a permis d’atteindre les prouesses d’aujourd’hui. Pour que la chaîne tienne, chaque travail est nécessaire, chaque effort compte. Les inventions d’Edison n’auraient rien valu sans la technique de l’ouvrier qui passe le filament dans l’ampoule. Les derniers « objets connectés » d’Apple, Google ou Samsung n’existeraient pas sans le travail cumulé des manufacturiers, des transporteurs, des ingénieurs, des concepteurs, des cadres et des directeurs – peut-être pourraient-ils exister sans les designers et les publicitaires, mais ils seraient assurément différents. Le grand enseignement de l’Histoire de la production est l’interdépendance de tous les apports humains pour engendrer des richesses, à travers donc la chaîne du progrès où chaque maillon compte.

Le travail est la clé

Pour exprimer plus exactement la définition « SES – seconde », la production est le fruit de la combinaison entre des ressources existantes et le travail humain. Sans ressources, pas de production ; sans travail, pas de production. Les ressources peuvent être naturelles telles que l’eau, le gaz et le vent. Les ressources peuvent être humaines, c’est-à-dire une part de la production antérieure. Utiliser une feuille de papier pour écrire dans le cadre d’une activité productive, c’est utiliser une part du travail de tous ceux qui ont coupé et scié le bois, fabriqué et séché la pâte, imprimé et transporté la feuille. Par extension, c’est utiliser une part – infime mais réelle – du travail de tous ceux qui ont fabriqué les outils et les machines nécessaires à cette production. Ces ressources ne sont pas que matérielles, elles sont également intellectuelles. Ecrire, c’est utiliser une part du travail des professeurs qui nous ont enseigné la lecture et l’écriture. Par extension, c’est utiliser une part infime mais réelle du travail des professeurs de nos professeurs, jusqu’aux concepteurs de l’alphabet et plus loin encore. De ce fait, chaque objet, chaque produit a accumulé en lui-même une part infime mais considérable des efforts fournis par des générations d’inventeurs, d’ingénieurs, de transporteurs, d’artisans. N’importe quel produit permet ainsi de remonter la chaîne de la production globale à travers l’Histoire, et nous pouvons en identifier chaque maillon, a priori insignifiant et pourtant indispensable à son existence actuelle. Toutes les ressources utilisées aujourd’hui, à de très rares exceptions, sont des ressources humaines – y compris les matières premières, telles que les fruits et légumes qui sont le produit de l’agriculture. Ces ressources étant le fruit de la production antérieure, elles n’existent finalement que par le travail humain antérieur. Chaque produit contient donc une quantité définie, et considérable, de travail cumulé à travers les générations par les inventions, les techniques, l’extraction de matières premières, leur transport, leur transformation et l’acheminement du produit final jusqu’à nous.

money-171544_640La richesse est matérialisée et symbolisée par la monnaie. Intéressons-nous pour une fois à son origine.

Le travail est la clé absolue de toute production et de toute richesse. L’on dit parfois que « ce qui est rare est cher » ; c’est faux. Ce qui est cher, c’est ce qui a demandé beaucoup de travail pour être amené à son état actuel – plus précisément, beaucoup de temps de travail, « immédiat » et cumulé. La valeur d’un produit se trouve donc dans la quantité de travail qui se trouve en lui ; parce qu’au final, seul le travail crée la richesse. Une fois cela acquis, pour aller tout au bout de notre étude, il convient de mieux définir le travail. Il s’agit de toute activité humaine productive, de toute activité permettant d’amener une matière première à une matière secondaire, ou une matière secondaire à un produit fini. De là, deux observations s’imposent. La valeur d’un travail dépend du niveau de maîtrise et des outils qui lui sont liés, c’est-à-dire du travail accumulé antérieur nécessaire à son existence. Matérialisé par la productivité, c’est pourquoi une heure de travail aujourd’hui vaut dix, cent ou mille heures de travail du siècle dernier. Une quantité de travail antérieur bien plus grande aura été nécessaire à l’existence d’une heure de travail d’aujourd’hui, multiplication soutenue par l’accélération des échanges. Le travail lui-même a ainsi pour valeur la quantité de travail antérieur qui lui est liée, comprenant la force de travail immédiate de son auteur – et ce qui lui aura été nécessaire pour la fournir en termes d’énergie, d’instruction et d’expérience.

Seconde observation : le travail ne se limite pas au travail réglementé, aujourd’hui contracté sous forme du salariat. Le travail non rémunéré, le travail au noir, le travail domestique ne doivent absolument pas être sous-estimés car ils composent une part fondamentale de la chaîne du progrès. Bien des richesses ont été crées et le sont tous les jours par des activités qui n’ont « pas l’air » productives. Préparer un repas, procéder à un nettoyage ou gribouiller quelques vers font partie du travail humain et ces activités créent, bien que modestement, des richesses – du moins pour leurs premiers bénéficiaires. L’activité productive, le travail humain s’étend ainsi bien plus loin que ce qu’il est généralement admis, ce qui ne l’empêche pas d’avoir une frontière tout à fait distincte et identifiable. Rouler une cigarette à partir de tabac et de papier représente une activité productive. Allumer une cigarette provoque certes une combustion physique mais ne produit aucune richesse nouvelle ; à moins qu’elle ne serve à une insondable œuvre d’art contemporain, il s’agit alors de consommation d’un produit fini, et non de travail. Aucune nouveauté, aucune richesse n’est créée par la consommation. Le travail est bien la source de toutes les richesses produites par l’Homme.

Vérité et paradoxe

La conclusion semble assez évidente, peut-être même décevante. Les esprits aguerris auront remarqué que la démonstration n’est, cependant, pas tout à fait terminée. Ce qui rend la chose intéressante est de comprendre pourquoi l’affirmation selon laquelle « le travail crée la richesse » n’est pas plus diffusée, mieux acceptée – alors que se connaître est un avantage pour améliorer encore notre production. La réponse est simple : parce que le « facteur capital » doit être assimilé à la production de richesses dans l’imaginaire collectif. Ceux qui fournissent, dans l’entreprise, le capital doivent être considérés autant créateurs de richesses que les salariés, qui fournissent le travail. Et l’immense majorité des Français, pour ne prendre que nous, sont même convaincus que les propriétaires d’entreprises, les patrons, sont bien davantage les créateurs de richesses que les simples travailleurs. Après tout, ne sont-ils pas des créateurs d’emploi ? Sans eux, il n’y aurait donc pas de travail. Ces affirmations sont généralement acceptées comme des vérités, alors qu’elles sont un retournement de la réalité. L’Homme travaillait avant d’avoir un employeur, et il continuera à travailler si par malheur l’espèce capitaliste vient à s’éteindre. C’est donc le travailleur qui fait l’employeur, le salarié qui fait le patron, et non l’inverse. Le patron tire toutes ses richesses du travail ; le salarié ne tire, in fine, aucune richesse de son patron – sauf bien entendu si le patron travaille lui-même dans l’entreprise, transmet à ses salariés une expérience et des techniques ; nous nous intéressons ici au patron en tant que patron. Le capital n’existe que pour lui seul ; il prend les richesses créées par le travail, et ne donne des miettes aux travailleurs que par la promesse de grossir toujours plus.

Le capitalisme est synonyme de richesses sans précédent pour la société humaine. Parce qu’il a permis de libérer une production étouffée par le féodalisme, il a représenté un progrès extraordinaire, d’abord pour la bourgeoisie mais également pour toute l’humanité. Enfin la science a été mise au cœur de toutes les connaissances, enfin l’éducation pour tous a été instaurée, et enfin la production a été divisée de manière ingénieuse en une multitude de postes à la technique très avancée, permettant une efficacité jusqu’alors hors du commun. Le capitalisme permet donc une quantité et un accroissement des richesses phénoménaux, parce qu’il est une organisation du travail efficace. Mais il contient un paradoxe, une contradiction majeure qui verra sans doute son extinction dans l’Histoire : il est dominé par le capital, qui devient au fil du temps et des héritages, un poids tout aussi phénoménal sur le développement total de la production. Des brevets d’inventions pouvant rehausser fortement la productivité ou élever sensiblement le niveau de vie, sont achetées par les plus grandes firmes qui ont intérêt à ce que rien ne change. Une part considérable des richesses est confisquée par une poignée de familles, alors qu’elle serait infiniment plus utile en investissement, en recherche et développement, en renouvellement de l’outil productif, ou en salaires – l’amélioration des conditions de vie des travailleurs permettant toujours un meilleur travail, une meilleure productivité.

Ce n’est pas tant l’exigence de justice sociale qui risque d’achever le capitalisme que sa propre inefficience, son inefficacité devant une exigence économique qui ne cessera de grandir. Néanmoins, il gardera de beaux jours devant lui tant que sa classe dominante façonnera les consciences, et parviendra encore et toujours, en inversant les rôles, à faire croire que la richesse vient du capital.

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